FINI DE JOUER    Blog critique théâtre


TOUJOURS A L'AFFICHE A PARIS :

 

LE GROS DIAMANT DU PRINCE LUDWIG, Le Palace (jusqu'au 30/12)

JEAN-LOUIS XVI, Les Béliers parisiens (jusqu'au 31/08)

 


                    Si vous aimez ça, nous n'avons désormais plus rien à nous dire !

                     Bof, bof

                   Bien vu !

                 A ne pas rater  !

               A ne rater sous aucun prétexte !

♥             Touché !


Toutes les critiques théâtrales au fil de l'eau :


EN ATTENDANT BOJANGLES

EN ATTENDANT BOJANGLES d'après le roman d'Olivier Bourdeaut

 

avec Julie Delarme, Didier Brice, Victor Boulenger

 

 

adaptation et mise en scène : Victoire Berger-Perrin

 

 

 

 

Pas facile de raconter sans dévoiler - spoiler comme on dit de nos jours - ce spectacle original et intimiste.

Disons que c'est l'histoire d'un amour fou entre un homme et une femme - trop fou sans doute - vu par un enfant.

C'est la bonne idée d'ailleurs de cette narration que ce soit par l'enfant, en tout cas par le regard de leur enfant que nous revivons la genèse, puis les suites de cette passion unique.

Il nous guide à travers un paysage rendu irréel par la volonté de deux êtres pour qui chaque jour doit être une fête, quitte à plier la réalité à leur fantaisie. Il continue à nous tenir la main quand les nuages pointent et que le ciel menace.

 

Ce spectacle inclassable, s'il met du temps à démarrer, finit par nous prendre à la gorge. Quelque chose d'essentiel est démontré ici, qui nous parle à tous. La beauté et la fragilité de la vie. Rien de moins. Ça arrive sans bruit. On se croit dans une gentille petite histoire douce amère, parfois drôle, et puis d'un coup ça y est. On est retourné. C'est trop tard.

Inutile de vous dire que les comédiens sont bons et que la mise en scène tient la route. C'est une évidence. Mais là n'est pas l'important. Ça marche. Voilà bien l'essentiel.

 

A ne pas rater si on ne craint pas de sentir des choses bouger en soi.

 

MB

 

 

 

JEAN-LOUIS XIV

JEAN-LOUIS XIV de Nicolas Lumbreras

 

 

 

avec Emmanuelle Bougerol, Constance Carrelet, Serge Da Silva, Benjamin Gauthier, Nicolas Lumbreras, Benoit Moret

 

 

mise en scène de l'auteur

 

 

 

Retour aux Béliers pour cette comédie burlesque qui nous plonge dans le Grand Siècle. Il est vrai que la vie de Louis XIV côté cœur ressemble à un vaudeville palpitant ! N'oublions pas que La Montespan était mariée, ce qui ne l'empêcha pas, entre autres, d'avoir 7 enfants du Roy Soleil ! Et qu'avant, après et pendant, le roi en a eu d'autres.

Bon, ici c'est plutôt la jalousie de sa femme Marie-Thérèse d'Autriche (qui comme sont nom ne l'indique pas venait d'Espagne) qui sert de moteur à l'intrigue. La reine délaissée met tout en œuvre pour coincer le couple adultérin. S'il y a peu à parier que les choses se soient passées ainsi, la comédie gagne ce que l'histoire abandonne. C'est en effet sur un mode frénétique que nous sont racontées les péripéties royales ! C'est gros peut-être, d'un goût parfois douteux quelque fois, mais constamment drôle et surprenant toujours !

Exemple : le pauvre Louis XIV se voyant en effet contraint à la clandestinité pour continuer à fréquenter sa maitresse, se retrouve dans une auberge interlope et va jusqu'à se faire appeler Jean-Louis pour plus de discrétion ! Historiens, passez votre chemin !

Et Dieu dans tout ça ? Rassurez-vous, il existe ! Et pousse même le bouchon jusqu'à faire des apparitions ! Ce qui nous vaut les moments les plus hilarants de la pièce !

Bon, pour résumé, Nicolas Lumbreras nous livre une histoire débridée mêlant vaudeville et comédie musicale où il est partout (Dieu, c'est lui*), signant des dialogues percutants et une mise en scène inventive. Autour de lui, les comédiens/chanteurs sont justes parfaits !

 

Spectacle qui devrait être remboursée par la sécu.

 

* Louis XIV n'aurait-il pas dit pour sa part : "L'état, c'est moi !" ?

 

MB

 

 

LOCALEMENT AGITÉ

LOCALEMENT AGITÉ de Arnaud Bedouët

 

 

 

 

avec Anne Loiret, Lisa Martino, Thierry Frémont, Nicolas Vaude, Guillaume Pottier, Arnaud Bedouët

 

 

mise en scène Hervé Icovic

 

Le règlement de comptes après enterrement est devenu un genre à part entière au théâtre. Il faut dire que les réunions de famille sont déjà en elles-mêmes propices à la libération de la parole ! Alors après la mort d'un proche, elles peuvent devenir autant sous pression qu'une bouteille de soda bien secouée !

La particularité de cette histoire-ci tient dans le fait que l'héritage du défunt n'est ni le prétexte ni l'enjeu des disputes. Enfin, disons le côté financier, car en ce qui concerne l'héritage immatériel, affectif et moral, il va y avoir de la houle ! Car le père disparu était un écrivain célèbre, une conscience, un phare ! Et justement à propos d'équipement maritime, c'est dans sa maison de bord de mer bretonne qu'il a demandé à ses enfants et éventuellement à leur conjoint de se réunir afin de disperser ses cendres dans la mer.

Ils se retrouvent donc tous là respectueux des dernières volontés d'un homme idolâtré et tyrannique, décédé il y a quatre ans déjà, et qui a exigé d'être inhumé dans l'océan en février par un vent de Sud-Est qui se refuse à eux ! Comme c'est la quatrième fois qu'ils essayent de se débarrasser du corps, certains trouvent la plaisanterie un peu longue... D'autant que tous ne sont pas autant admiratifs du grand homme que d'autres (particulièrement celui qui occupe la maison et qui gère l’œuvre publiée ! Une sorte de gardien du temple !)

Bref, chacun se demande ce qu'il fait là, dans un bled paumé en plein hiver et par un temps pourri à se coltiner les réflexions de la fratrie plutôt qu'à gérer ses petites affaires ! C'est dans cette ambiance-là qu'on va finir par en apprendre un peu plus sur le grand homme...

 

Ici, dans cette fable familiale, le mot d'ordre est davantage : "Comment devenir  adulte ?", que : "Tu seras un homme, mon fils !" si cher à Kipling, car même mort et réduit en cendres, il faudra bien finir par le tuer vraiment, ce père !

 

J'ai aimé la sensibilité du texte qui ne cherche pas l’esbroufe, mais révèle la subtilité des liens qui unissent chaque personnage à son passé, aux autres. Arnaud Bédouet, l'auteur, dont j'avais eu la chance de voir son excellent Kinkali au Théâtre de la Colline en son temps, signe donc ici un texte personnel et juste, une comédie douce amère qui sait surprendre et interroger.

Une interprétation sans faille conduit le public dans cette histoire attachante qui, si elle met un peu de temps à démarrer, ne cesse ensuite de le régaler par l'originalité de ses situations et la pertinence de ses dialogues. C'est tour à tour féroce, drôle et émouvant. Bref, tout ce qu'on demande à une comédie réussie !

 

À noter l'excellente affiche : les personnages en ciré jaune expriment une douleur moins sociale qu'affective, mais une urgence, certainement !

 

À ne pas rater.

 

MB

STÜCK PLASTIK

STÜCK PLASTIK de Marius von Mayenburg

 

Mise en scène Maïa Sandoz

 

avec : Serge Biavan, Maxime Coggio, Paul Moulin, Maïa Sandoz, Aurélie Verillon

 

Il faut parfois passer le périph pour voir du théâtre qui a quelque chose à vous dire. D'autant que le lieu - La Manufacture des Oeillets - est grandiose. D'accord, nous sommes dans un CDN (financement étatique), mais quand les moyens sont mis pour de la vraie création théâtrale, ça vaut le détour.

STÜCK PLASTIC est l'histoire d'un couple de bourgeois new-look qui votent à gauche et se croient progressistes parce qu'ils psychanalysent tout ce qu'ils font. La pièce débute quand ils recrutent leur nouvelle bonne. Incapables de lui donner des directives simples et factuelles, ils s'excusent presque d'avoir à jouer le rôle de patrons. Or, comme bien souvent derrière la vitrine du couple exemplaire et du discours consensuel se cachent la frustration, le vide et la peur. D'ailleurs la femme de ménage comprendra bientôt les limites de cette compassion et de ce jeu de dupe : on lui offre du champagne au salon, et l'instant d'après on lui conseille de bien récurer les chiottes !

La survenue de l'ami plasticien du couple va dynamiter l'édifice. L'homme est un artiste connu, odieux et sans gêne. Il va embaucher la bonne pour son propre compte : une vidéo dans laquelle cette dernière nettoie sans fin un intérieur recouvert d'immondices. L'artiste y voyant là le symbole définitif de la société capitaliste.

Vous l'aurez deviné sans doute, Marius von Mayenburg ne fait pas du théâtre pour se distraire, mais entend nous plonger au cœur des contradictions de notre société. Cela pourrait être lourd, et pourtant cela ne l'est pas. L'écriture est redoutable : chaque personnage à sa propre logique, sa propre musique. C'est constamment drôle et amer : on connait des gens comme çà ! Et peut-être à commencer par nous mêmes ?

Partant de l'intime, du couple, du foyer (ils ont un enfant), Mayenburg nous projette dans le social, dans le sociologique. Sa démonstration me rappelle la phrase de Beaudrillard :

“Comme le société du Moyen-Age s’équilibrait sur Dieu et le diable, la nôtre s’équilibre sur la consommation et sur sa dénonciation”.

Dés lors, ici,  l'artiste n'est plus un recours, mais fait partie du système.

La vanité et la prétention de l'art contemporain comme agitateur politique est au coeur de l'imposture que démontre Mayenburg.

 

Mise en scène sur un plateau central semblable à un ring, aucune faiblesse ne vient amoindrir la démonstration.

 

Brillant.

 

MB

 

L'ÉTERNEL PREMIER

 

L'ÉTERNEL PREMIER d'après le roman de Paul Fournel

 

 

avec   Matila Malliarakis, Clémentine Lebocey, Stéphane Olivié Bisson

 

Mise en scène Roland Guenoun

 

 Anquetil, le champion cycliste qui n'aimait pas le vélo.

Reprise de ce spectacle qui ne ressemble à aucun autre : Matila Malliarakis alias Jacques Anquetil enfourche sa bicyclette pour un nouveau de tour de piste.

Adaptée du roman de Paul Fournel Anquetil tout seul, cette pièce retrace l'histoire du coureur cycliste Jacques Anquetil, icône de la petite reine et cinq fois vainqueur du Tour de France.

L’Intérêt du récit réside pour commencer dans la personnalité du champion qui toute sa vie est parvenu à plier le réel à sa volonté. Coureur surdoué, à la fois calculateur et fantasque, s'entrainant à la souffrance comme d'aucun, mais aussi jouisseur et bon vivant, peu adepte de la langue de bois (ce qui lui valut bien des tracas dans un milieu où l'omerta a toujours été une seconde nature), il fut un paradoxe vivant.

Tour à tour fêté et hué, il déchaina les passions françaises pour le cyclisme qui, de Fausto Coppi à Louison Bobet en passant par Raymond Poulidor ne furent jamais autant électriques que ces années d'après guerre.

Se sachant mal aimé (De lui, Antoine Blondin, plus belle plume du Tour, écrivit la formule assassine : « un gérant de la route », par opposition aux « géants de la route.»), Anquetil se lança donc dans le doublé Dauphiné libéré / Bordeaux-Paris en 1965, enchainement totalement fou et réputé impossible qu'il remporta pourtant devant un public désormais conquis.

La pièce prend en compte l'homme, mais aussi son entourage sportif - entraineur, partenaire, puis coach - mais aussi sa femme qui ne le quittait jamais (exceptionnelle incarnation de Clémentine Lebocey, bluffante en égérie du champion). Car si Anquetil en tant que sportif était hors norme, nous découvrons que sa vie intime ne fut pas moins hors catégorie.

Homme pressé, c'est toute son existence qui semble soudain n'avoir été qu'un gigantesque contre-la-montre !

On se retrouve bien vite à se passionner pour cette histoire qui nous colle à la route, et qui alterne état intérieur du cycliste dans son rapport à la souffrance et tragi-comédie du business sportif.

Jamais sans doute il ne nous a été donné de rentrer à ce point dans la tête d'un grand champion, de pouvoir ressentir quasi-physiquement son rapport à la douleur et donc son rapport au monde.

L'autre point fort de ce spectacle réside dans notre relation à la mémoire, et spécialement la façon dont nous construisons nos souvenirs personnels à partir d'un imaginaire collectif. Le regard du narrateur vers son enfance - où rien ne correspond exactement à ce dont il aurait juré avoir été témoin - est poignant.

 La scénographie et les moyens vidéo sont tout simplement somptueux. La mise en scène de Roland Guenoun qui signe aussi l'adaptation du beau roman de Paul Fournel, est de toute beauté.

 Stéphane Olivié Bisson croque avec gourmandise une galerie de personnages hauts en couleurs, et que dire de Matila Malliarakis en champion amphétaminé de son plein gré, qui éclabousse de son talent et de sa fraicheur cette pièce particulièrement virtuose.

 Spectacle à la fois puissant et sensible, où il n'est nul besoin d'être un aficionado du cyclisme pour se faire embarquer par une histoire qui déborde largement le fait sportif.

 

Bref, il se passe quelque chose d'unique sur le plateau de L'ÉTERNEL PREMIER. Un moment de grâce...

 

 

MB

LE POTENTIEL ÉROTIQUE DE MA FEMME

LE POTENTIEL ÉROTIQUE DE MA FEMME d'après le roman de David Foenkinos

 

 

adaptation Sophie Accard et Léonard Prain

 

avec Sophie Accard, Léonard Boissier, Jacques Dupont, Benjamin Lhommas, Anaïs Merienne, Léonard Prain

 

 

Après Avignon et le Théâtre 13, Le potentiel érotique de ma femme - titre accrocheur s'il en est - se dévoile aux Mathurins.

 

Adaptation du roman éponyme et foisonnant de Foenkinos, ce spectacle raconte l'histoire d'Hector jeune homme névrosé déguisé en collectionneur compulsif. Sa collectionnite étant pour lui le moyen de fuir le réel en se réfugiant dans le petit monde clos des objets.

Dernier rejeton d'une famille névrosée elle-même, passéiste et étriquée, on se rend vite compte qu'il n'a jamais eu toutes les chances de son côté. Cependant, décidé à s'échapper de cette vie machinale - quitte à se supprimer lui-même - la rencontre fortuite avec une jeune femme va tout changer. Hélas, la vie bourgeoise, même heureuse, est bien plate, et sa femme jamais autant désirable que quand elle fait les vitres... Alors Hector est-il vraiment guéri ? Ou n'est-il pas seulement monté en gamme dans sa monomanie, passant de collectionneur ordinaire à fétichiste ? Et d'où viendra la délivrance dans cet univers où chacun cache ses fantasmes sous les oripeaux de la bienséance ? Ou chacun tente de donner le change pour ne pas laisser éclater ses frustrations au grand jour ?

 

Il est difficile d'être vraiment dur avec cette pièce car il y a une bonne humeur sur le plateau vraiment contagieuse. D'autant plus que la qualité des comédiens est admirable. C'est à la fois décalé, potache, pince sans rire, le tout emballé dans un univers mi-boulevardier, mi-absurde assez jouissif... Pourtant, si l'on sourit souvent à ces péripéties, on reste un peu sur sa faim. La faute peut-être dans la combinaison de personnages caricaturaux et de situations qui le sont toutes autant. Ça fait beaucoup. Et ce n'est pas non plus du pur burlesque, même si parfois cela s'en rapproche.

Cela nous ramène alors au fait qu'il s'agit d'un roman à la base dont la complexité n'a peut-être pas totalement survécu à son passage sur les planches.

 

Bref, c'est le genre d'objet théâtral qui se déguste comme une barbe à papa : c'est bon, mais c'est creux, et il ne vous reste même pas à la fin le petit bâtonnet en bois pour vous rappeler ce que c'était.

 

Vous n'avez plus qu'à vous procurer le roman.

 

MB

 

 

LES CRAPAUDS FOUS

LES CRAPAUDS FOUS de Mélody Mourey

 

Mise en scène de l'auteur

 

 

avec Benjamin Arba, Merryl Beaudonnet, Constance Carrelet, Hélie Chomiac, Gaël Cottat, Rémi Couturier, Charlie Fargialla, Tadrina Hocking, Damien Jouillerot, Blaise le Boulanger, Claire-Lise Lecerf, Christian Pélissier, Frédéric Imberty

 

Décidément, cette saison, les Béliers parisiens donnent dans la métaphore animalière : ainsi les Crapauds fous succèdent sur mon blog à Une sombre histoire de girafe.

La comparaison s’arrête là cependant, rien de commun entre une historiette de nervous breakdown entre amis, et ce récit au background terrifiant !

Car il ne s'agit ni plus ni moins que de l'histoire (vraie) de deux médecins polonais qui trouvèrent le moyen de sauver des centaines de juifs pendant la seconde guerre mondiale. Bon, tout cela est traité sur un air de comédie qui n’ôte malgré tout pas sa profondeur au sujet. L'empathie, le courage, l'engagement sont au cœur de la problématique des personnages, et donc de la dramaturgie de la pièce. Faire de l'humour sur quelque chose d'aussi marqué n'est pas simple, certes, et peut s'avérer périlleux, mais le texte marche sans trébucher sur une ligne idéale et trouve le ton juste entre comédie et gravité.

Nous avons donc ici une bonne idée et une pente dramatique qui rendent d'emblée ce spectacle intéressant. Je serai en revanche plus tempéré sur une direction d'acteur qui ne trouve pas toujours son rythme (trop rapide et forcée parfois, lente et trop appuyée à d'autres moments). La faute peut-être à un texte qui manque parfois d'originalité ou d'audace dans ses dialogues, et qui conduit la mise en scène à masquer ces faiblesses.

De même les personnages, pour attachants qu'ils soient, nous laissent un peu sur la rive. Et souvent dans ces cas là, quand les caractères principaux ne s'imposent pas complètement, ce sont les personnages secondaires que l'on remarque (excellents Hélie Chomiac en officier allemand et Damien Jouillerot en promise impossible, puis en Hitler décalé). C'est d'ailleurs notable que les rôles des méchants soient in fine les plus réussis. Un comble dans une pièce sur la résistance !

 

Pour résumé, un spectacle attachant sur lequel flotte un air de déjà vu.

 

On peut y aller sans s'attendre à la pièce du siècle, juste pour passer un bon moment drôle et touchant.

 

MB

OPERA PORNO

OPERA PORNO de Pierrre Guillois

 

Composition musicale et piano : Nicolas Ducloux
Avec : Jean-Paul Muel, Lara Neumann, Flannan Obé, François-Michel Van Der Rest
Violoncelle : Jérôme Huille
En alternance avec : Grégoire Korniluk

 

Ne rien faire à moitié. Cela pourrait être la devise de Pierre Guillois. Après Bigre, dont j'ai fait la critique plus tôt, la nouvelle création de ce metteur en scène bouillonnant nous prend de nouveau par surprise. Encore qu'utiliser le verbe 'prendre' paraisse quelque peu risqué dans le contexte hautement lubrique de ce spectacle. Pourtant tout avait bien commencé : un week-end en famille dans un cadre idyllique et champêtre, une charmante vieille bicoque au bord d'un étang, l'été... tout quoi !

Mais la nouvelle femme du père de famille est sexy comme une grenade dégoupillée, son fils lui tourne autour comme un chien fou, et dans l'euphorie de l'installation, on a oublié grand-mère dans la voiture !

J'ai conscience que ma comparaison va en faire bondir plus d'un, mais tout se passe comme dans La partie de campagne de Jean Renoir : la nature joue ici puissamment sur les protagonistes la partition du désir exacerbé, de la permission, de la licence ! Toute comparaison avec le chef-d'oeuvre de l'auteur de La règle du jeu s'arrêtant-là évidemment, l'ellipse et la métaphore n'étant pas de mise ici.

Pourtant, la provocation ne se trouve pas tout à fait là où l'on l'attend le plus : c'est gore, c'est trash et complètement obscène, soit ! Mais ce sont surtout les tabous familiaux qui volent en éclats, et là, il faut tout le génie de Pierre Guillois et de sa troupe pour que le public digère l'outrage, rentre dans le jeu et finisse par rire sans retenue ! Car il en faut du talent pour aller aussi loin sans sombrer dans le sordide ! Un travail d'équilibriste !

Admirablement habitée (je sais, je sais) par ses comédiens chanteurs, cette opérette sulfureuse repousse les limites de ce qui est possible de montrer sur une scène, ringardisant du même coup selon moi, une bonne partie de la production française dite d'avant-garde.

 

Bref, à ne pas rater.

 

MB

UNE SOMBRE HISTOIRE DE GIRAFE

UNE SOMBRE HISTOIRE DE GIRAFE de Magali Miniac

 

 

Mise en scène / Nicolas Martinez

 

Avec : Emmanuelle Bougerol, Guillaume Clérice, Magali Miniac, Sébastien Pierre

 

De retour aux Béliers pour assister à une comédie de vacances, genre désormais bien établi et pas prêt d'être épuisé, tant il permet de pointer aisément nos petits dysfonctionnements.

La recette est simple : prenez deux couples d'amis et déposez-les dans une maison au confort décevant et sans piscine. Ajoutez le fait que l'un des couples a un enfant qui fait des siestes interminables alors que chacun rêve d'aller se baigner. Avec ces ingrédients de base vous pouvez commencer à monter votre sauce qui prendra ici la forme éprouvée d'un grand déballage, chacun finissant par dire à l'autre ses quatre vérités.

Du classique me direz-vous, certes, mais efficace si bien mené.

Bon, disons-le de suite, la qualité du travail est au rendez-vous, c'est pro et bien huilé. Sincèrement, on ne s'ennuie pas à suivre les péripéties de ces pauvres vacanciers en plein burn-out estival. J'ajouterais que tout cela demeure toujours assez drôle et que l'on se surprend à ricaner bien des fois.

Hélas, il y a selon moi un problème dans la qualité de l'histoire elle-même : insuffisamment construite, elle cherche artificiellement des moyens pour se relancer. Et au lieu de faire confiance à ses personnages, de creuser la trame narrative pour exploiter la situation à fond, l'impression qu'on ressent est plutôt celle d'une fuite en avant. Chaque nouvelle scène semblant dés lors avoir oublié ce qu'il s'était passé dans la précédente ! C'est la porte ouverte à une forme d'outrance et de caricature qui sent le fabriqué. La drôlerie qui en émane malgré tout demeure dés lors en surface et ne nous touche pas.

Bref, c'est le genre de spectacle qu'on oublie en deux heures !

Après, si votre but est de vous vider la tête après une journée de boulot, cette comédie fera parfaitement l'affaire. D'autant que les comédiens sont attachants et la mise en scène fluide.

Je ne recommande pas vraiment vous l'aurez compris, mais je ne dissuade non plus personne d'aller s'y détendre.

 

MB

 

SEASONAL AFFECTIVE DISORDER

 

SEASONAL AFFECTIVE DISORDER de Lola Molina

 

 

 

Mise en scène Lélio Plotton

 

Avec Anne-Lise Heimburger, Laurent Sauvage

 

 Quoi de mieux que la salle "Paradis" du Lucernaire (perchée tout en haut du lieu comme une palombière) pour venir voir et écouter cette histoire non politiquement correcte, ce récit d'une descente aux enfers ?

C'est en effet l'histoire de Vlad et de Dolly, de leur cavale avec un parfum d'Amérique à la Bonnie and Clyde, épicée d'une relation d'amour à la Lolita de Nabokov. Déjà le nom "Vlad" qui évoque son bon petit vampire, met de suite dans l'ambiance. Et Dolly, à la fois poupée et brebis, petit bout de femme si jeune et déjà prêt au sacrifice ?

Seuls contre tous, lui, la quarantaine nonchalante un brin désabusée, elle, 18 ? 16 ? 14 ans ?... Dés lors que peuvent-ils devenir d'autres que des fugitifs ? D'autant qu'elle n'est pas claire la gamine, mais alors pas du tout, surtout rapport à ces petites taches de sang séché retrouvées sur sa nuque...

On sent tout de suite que tout cela va mal finir. Déjà, leur lune de miel (si l'on peut dire) dans un hôtel anonyme au bord du périph met d'emblée le spectateur dans un mood où le sublime va côtoyer le glauque.

Mais si dans cette histoire tous les codes moraux et sociaux sont sciemment transgressés, la cohérence du récit reste entière et la dramaturgie forte. C'est toute la grandeur et la pertinence de l'écriture de Lola Molina dont la plume à la fois incisive, poétique et cruelle nous touche par sa vraisemblance et sa sincérité.

Ce spectacle d'une grande fraîcheur où une importance particulière a été apporté au travail du son et de l'image souffre néanmoins de quelques faiblesses.

La mise en scène pour fluide qu'elle soit n'évite pas une certaine redondance. D'autre part, le choix d'une comédienne mature pour incarner une adolescente, est très discutable. Sans remettre en cause le talent de celle-ci, force est de constater qu'on ne ressent pas le trouble, le malaise qu'on devrait percevoir face à une histoire d'amour entre un homme de 40 et une fille de 14.

C'est là pour moi, la principale critique envers ce spectacle : vraiment on se pince un peu pour y croire !

C'est dommage, le projet est vraiment novateur et le potentiel de l'histoire immense.

 

Y aller bien sûr pour la force de l'écriture et la belle voix de Laurent Sauvage.

 

MB

 

PAPA VA BIENTOT RENTRER

 

PAPA VA BIENTÔT RENTRER de Jean Franco

 

 

Mise en scène José Paul

 

avec  Marie-Julie Baup, Lysiane Meis, Benoit Moret

 

Retour dans la petite salle du Théâtre de Paris - enfin "petite", façon de dire pour une salle de 300 places quand même !

L'action se déroule aux États-Unis en 1967 dans un bled du Maine. Deux femmes dont les époux respectifs sont soldats au Vietnam se soutiennent mutuellement dans leur solitude. Or, si l'une est une ancienne activiste (Mia), l'autre est une synthèse de femme soumise et heureuse de l'être (Susan). Pourtant, entre les deux épouses délaissées, le courant passe. Cependant, la venue d'un déserteur, ex-petit amie de Mia, va bouleverser leur petite vie routinière. A la menace qu'il constitue lui-même s'il se fait prendre, s'ajoute les sentiments troubles de Mia qui n'éprouve plus grand chose pour son propre mari...

Deux ans avant Woodstock, le cœur de l'Amérique est déjà partagé entre des aspirations nettement antagonistes : pacifisme et va-en-guerre, libération des mœurs et ordre moral. Bref, entre modernité et tradition. Cela constitue la toile de fond de cette pièce qui balance constamment entre le grave et le léger, et qui emballe sa petite histoire bien noire dans un papier coloré et acidulé.

J'ai apprécié le texte de José Paul justement pour cette habileté à raconter une histoire simple et forte en la maquillant sous les couleurs de la comédie.

La mise en scène est franchement efficace, si ce n'est la manie de faire s'agiter Mia à tout propos : ça finit par court-circuiter l'action.

Côté interprétation, si Benoit Moret pose son personnage avec justesse et sensibilité, Marie-Julie Baup ne parvient pas à nous toucher, prisonnière d'un jeu stéréotypé dont elle ne réussit pas à s'extraire.

Mention spéciale en revanche pour Lysiane Meis qui incarne la ménagère idéale un peu nunuche sans tomber dans la facilité, et parvient même à nous faire partager toutes ses émotions.

 

Bref, un spectacle attachant.

 

MB

TABLEAU D'UNE EXECUTION

TABLEAU D'UNE EXECUTION de Howard Barker

 

Mise en scène Claudia Stavisky

 

avec David Ayala, Éric Caruso, Christiane Cohendy, Anne Comte, Luc-Antoine Diquéro, Sava Lolov, Philippe Magnan, Julie Recoing, Richard Sammut

 

 

Le Théâtre du Rond-point est le lieu préféré de ceux qui aiment le théâtre contemporain, mais apprécient également un peu de dérision et d'humour.

Bon, Tableau d'une exécution n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler une pièce hilarante, certes, et son sujet est pour le moins sérieux : le rapport de l'art (et de l'artiste) vis à vis de la politique, de la guerre et de la fin qui justifie les moyens. Sans oublier, la place de la femme dans la société !  Bref, du lourd !

Nous sommes donc à Venise, fin 16eme siècle, entre renaissance et époque moderne. L'histoire est celle d'une commande passée à une artiste nommée Galactia pour peindre une grande fresque célébrant la victoire de Lepante (pour les plus incultes, cette victoire de 1571 a permis aux états italiens alliés aux espagnols de stopper l'avancée ottomane en méditerranée.) Le problème réside ici dans le fait que ce genre d’exécution, outre qu'il exige habituellement l'observance de certains codes académiques, doit être peint tout à la gloire des vainqueurs. Or Galactia, femme libre et artiste sans concession, y voit plutôt l'occasion d'y exposer son dégoût de la violence et de la guerre. Son entêtement à poursuivre dans ce sens la réalisation de l'immense composition, va bientôt lui mettre à dos l'état et l'église...

Le texte d'Howard Barker est à la hauteur de son sujet : profond, cru et redoutable. Il interroge pour finir le statut de l'artiste vis à vis des puissants et de l'argent. Question là-aussi intemporelle.

Mis en scène d'une façon à la fois fluide et grandiose, avec de gros moyens scénographiques, Claudia Stavisky réussit son pari dramaturgique et esthétique.

Philippe Magnan pour sa part campe un doge onctueux et manœuvrier avec une réussite incontestable.

Plus de réserve en revanche vis à vis de Christiane Cohendy (Galactia) qui - bien que toujours juste - nous épuise un peu par un jeu linéaire et exagéré.

 

En bref, un spectacle à ne pas rater qui vous reste durablement au fond de la rétine.

 

MB

LA MAITRESSE EN MAILLOT DE BAIN

LA MAITRESSE EN MAILLOT DE BAIN de Fabienne Galula

 

Mise en scène Jean-Philippe Azema

 

Avec En alternance : Christophe Corsand ou Sébastien Nivault, Pascale Michaud ou Marie Blanche, Fabrice Feltzinger ou Jean-Philippe Azema et Danielle Carton

 

J'ai déjà vu cette Maitresse en maillot de bain à deux reprises, une fois en Avignon, une fois à Paris. Eh bien, même à la troisième baignade, je dois admettre que cette pièce n'a rien perdu de sa fraîcheur !

L'histoire est celle d'une psychologue mandatée par le ministère pour venir en soutien aux équipes pédagogiques. Et c'est ici au sein d'une petite école maternelle qu'elle débarque, tentant d'appliquer ses méthodes et ses questionnaires à des profs pour le moins rétifs. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'empêtrés qu'ils sont dans la gestion quotidienne de leur travail, de leur vie privée et de leurs rapports entre eux, ils ne voient pas arriver d'un bon œil cette casse-pied inexpérimentée ! Pourtant, la nouvelle venue va finir par bouleverser tout ce petit monde...

Comédie au rythme impec, à la mise en scène efficace et inventive, touchant l'air de rien des sujets sensibles, cette pièce nous embarque facilement dans son doux délire !

Christophe Corsand est particulièrement savoureux en prof vieux garçon un peu crade, et Fabrice Feltzinger semble totalement frappadingue, à la fois déjanté et touchant : leur association fait des étincelles ! Leur partenaires féminines (ici Danielle Carton et Marie Blanche) finissent elles aussi à s'imposer pour donner à cette histoire toute sa force comique !

 

Bref, à ne pas rater ! Surtout si vous pouvez y emmener des parents ou amis de l'Èduc-Nat !

 

MB

 

CLÉRAMBARD

CLÉRAMBARD de Marcel Aymé

 

 

 

avec 

Grégoire Bourbier, Annie Chaplin en alternance avec Isabelle de Botton, Séverine Delbosse, Franck Desmedt, Antoine Guiraud, Hervé Haine, Romain Lagarde, Guilaine Londez, Flore Vannier-Moreau

 

Mise en scène

Jean Philippe Daguerre

 

Refait à neuf, Le Théâtre 13 côté Jardin offre tout à la fois un agencement idéal en amphithéâtre pour le public et un plateau de belle taille. Bref, un lieu magnifique bien qu'un tantinet enclavé dans un groupe d'immeubles façon HLM.

Je dois confesser que pour moi Marcel Aymé c'était surtout la Vouivre, Uranus et le Passe-Muraille, et que son théâtre m'avait largement échappé. C'est donc avec un certain plaisir que j'ai découvert ce Clérambard, comédie et satire sociale un brin féroce.

Voyez plutôt : un noble accablé de dettes fait travailler sa famille du matin au soir pour parvenir à conserver le château de ses ancêtres. Mais les affaires vont de mal en pis, et ils en viennent à manger du chat ou du chien, pauvres bêtes que le comte tue lui-même avec un zeste de sadisme. C'est là que ce dernier rencontre ou croie rencontrer Saint François d'Assise en personne et devient aussitôt féru de religion. Il impose alors à sa famille - avec le même aveuglement que celui qui était sien de ne pas déchoir de son rang - son nouveau catéchisme.

Il y a une pure férocité dans le texte de Marcel Aymé qui enfile dans le même collier l'aristocratie du sang, la petite bourgeoisie d'affaire, les filles de joie et les curés. Un jeu de massacre qui fonctionne par l'absurde, mais à la mécanique précise et redoutable. Sa langue est incroyablement riche, à la fois populaire, précieuse et pleine d'invention. Il n'y a pas non plus de tabous pour Marcel Aymé qui renverse la table du jeu social sans se préoccuper des affects. Entomologiste autant que pyromane, les archétypes sociaux qu'il épingle ici sont d'une vérité criante ! Et il faudrait être sourd pour ne pas y entendre des résonances avec notre époque.

Ce spectacle à la mise en scène rigoureuse magnifie la comédie d'Aymé : Jean-Philippe Daguerre a su trouver le ton juste entre classicisme et modernité, aidé par une distribution de haut vol qui porte sans faiblir cette hyperbole sociale vers des sommets de non sens et de drôlerie !

 

Que dire de plus sinon de vous y précipiter ?

 

MB

JEANNE

JEANNE de Jean Robert-Charrier

 

avec Nicole Croisille, Charles Templon, Florence Muller, Geoffrey Palisse

 

Mise en scène Jean-Luc Revol

 

 

J'aime bien la salle du Petit Saint-Martin, elle est à taille humaine, on y voit bien de partout et le plateau est large. La programmation y est souvent de qualité et sa jauge permet une certaine audace dans le choix des spectacles.

Jeanne est donc l'histoire d'une retraitée qui vit dans l'isolement d'un grand immeuble. Coupée de sa famille, de ses amis - si tant est qu'elle en eût un jour - se méfiant de ses voisins, elle vit recluse et oubliée au point que personne ne l'appelle pour son anniversaire ! Il est vrai que cette Jeanne file un mauvais coton : on en vient vite à se demander si elle ne travaille pas un peu du chapeau... C'est donc un conte de la misère ordinaire qui se joue sous nos yeux, avec son mix d'aigreur, de repli sur soi et d'amour perdu. C'est là qu'interviennent les services sociaux de la mairie avec leur panoplie d'aide aux personnes âgées et dépendantes, dans leur inimitable verbiage administratif et euphémique.

Il est finalement décidé qu'un plateau repas sera apporté à Jeanne chaque jour gratuitement. C'est le jeune Marin qui s'en chargera. Très vite, une relation spéciale va se nouer entre ses deux êtres...

Si cette pièce évite l'écueil de dégouliner de bons sentiments dans cette rencontre entre deux solitudes, elle perd en compréhension des motivations de chacun des deux personnages. On ne sait pas où Jeanne veut en venir, on ne comprend pas l'attachement instantané de Marin pour elle. De même, la façon dont chacun se livre dans de vrais-faux monologues est pour le moins fabriquée et sent la grosse ficelle.

Parfois, on sent même que c'est l'auteur qui n'a pas résisté à la tentation de donner un peu maladroitement sa vision personnelle de la société.

Je ne vous parlerai pas en revanche de la fin qui, à mon avis, ne justifiait pas les moyens.

Autre bizarrerie, le non choix entre réalisme et burlesque qui nuit à la ligne dramaturgique en produisant une curieuse hybridation.

On sort finalement de là avec la sensation que les propos n'ont pas été à la hauteur du sujet.

A noter : les interventions de l'adjointe au maire sur la politique sociale de la ville, tout en décalage : un régal ! Par contre, plus tard, son coming-out sur l’hypocrisie de la politique sociale est (malgré la comédienne) un non sens pour son personnage.

Côté interprétation, Nicole Croisille (Jeanne) fait le job avec rigueur, mais sans apporter le petit plus qui rendrait son personnage possible, Charles Templon (Marin) est lui vraiment bon, même si son personnage tient de la gageure, et Florence Muller (Adjointe du maire) est parfaite.

En résumé, malgré un indéniable savoir-faire, quelque chose donne à penser que cette histoire n'a pas trouvé ici sa forme indiscutable.

 

MB

 

 

LE GROS DIAMANT DU PRINCE LUDWIG

LE GROS DIAMANT DU PRINCE LUDWIG de Henri Lewis, Jonathan Sayer, Henry Shields

 

Mise en scène Gwen Aduh

 

avec Jean-Baptiste Artigas, Jean-Philippe Bêche, Aurélie de Cazanove, Nikko Dogz, Pierre Dumur, Lionel Fernandez, Jean-Marie Lecoq, Julien Pouletaud, Miren Pradier, Pascal Provost, Aidje Tafia

 

Les créateurs des Faux British remettent ici le couvert avec cette pièce qui se passe aux States dans les années 50.

Le pitch ne vous donnera pas mal à la tête : deux compères évadés de taule tente de voler le fameux diamant du prince Ludwig qui est temporairement entre les mains d'un banquier véreux (pléonasme), banquier qui est le futur beau-père de l'un d'eux. Or la promise est un drôle d'oiseau qui embobine les hommes à la chaine et dont la dernière conquête est un voleur à la petite semaine. Pour faire court, tout le monde a ses raisons de mentir à tout le monde, et seul l'adjoint-stagiaire du banquier depuis 35 ans est un brave type, mais il s'en prend, le pauvre, plein la poire !

Voilà ! Ici l'action emballe la vraisemblance dans une pochette surprise, tout est prétexte à comédie, et les inventions foisonnent ! Certaines scènes sont des morceaux d'anthologies burlesques avec un savant dosage d'effets visuels et de situations impossibles !

Spectacle au rythme endiablé qui cache un professionnalisme millimétré au service d'une inventivité festive, cette comédie déjantée place la barre très haute. Il faut dire aussi que les moyens scénographiques sont à la mesure de l'imaginaire débridé du projet : je ne vous en dirais pas les détails, ils constituent la cerise de cette pièce démontée !

Seul bémol (vraiment petit), presque au début, la scène où chante la mère ne fonctionne pas, il faut dire qu'on ne comprend pas les paroles, ce qui n'aide pas.

 

Sinon, le spectacle reprend 3 comédien(es) de la distribution des Faux-British, dont la sémillante Miren Pradier parfaite en croqueuse d'hommes et de (gros) diamant !

 

En résumé, rien de mieux que cette comédie foutraque pour retrouver votre âme d'enfant, et en plus ça dit du mal des banques, c'est épatant !

 

Bref, un carton !

 

MB

LES FLOTTANTS

LES FLOTTANTS de Sonia Nemirovsky

 

Mise en scène : Bertrand Degrémont assisté par Claire Lellouche

 

 

avec Grégory Vouland, Jean-Loïc François, Olivier Kuhn, Sonia Nemirovsky, Emilie Piponnier en alternance avec Pauline Lacombe, Suzanne Marrot

 

Le marin de la mariée.

 

Le Lucernaire est l'essence même du lieu où se produit le théâtre de demain avec des histoires d'aujourd'hui. Il y souffle comme un vent frais, il s'y raconte des histoires neuves, bref, chaque création est vraiment une création.

"Les flottants" raconte donc l'histoire d'une mariée délaissée par son jules le jour de leurs noces. C'est un marin, il a cédé au chant des sirènes : en l'espèce, une blondinette un peu nunuche, mais bien gaulée. Alors le banquet tourne au cauchemar, les témoins picolent et la mariée pleure.

C'est une fable sur l'insoutenable légèreté du mâle qui préfère l'aventure au doux foyer, confond la sexualité et l'amour, promet beaucoup, puis se parjure.

Le texte de la pièce, parfois un peu déroutant dans son déroulé, ménage de belles surprises : la langue sait parfois se montrer poétique et brutale.

Sonia Nemirovki incarne une mariée éplorée qui refuse jusqu'au bout de croire à l'immensité de son malheur. Elle boit jusqu'à la lie le vin de son humiliation avec une sincérité héroïque. Mais si la comédienne porte ce texte - dont elle est également l'auteur - avec un vrai talent, elle est en revanche un peu seule. La faute sans doute à un petit manque de précision dans les personnages et/ou à la trop grande stéréotypie de certains.

Autre bémol, la mise en scène ne semble pas à la hauteur du propos, le surlignant parfois lourdement. C'est dommage car la scénographie est simple et belle. Il serait à mon avis également judicieux de revoir la longueur des chansons du début.

Voilà, ce spectacle n'est pas exempt de défauts, mais son propos à la force et la beauté des contes : il vous restera longtemps en mémoire.

 

MB

NATURE MORTE DANS UN FOSSÉ

  NATURE MORTE DANS UN FOSSE de Fausto Paradivino

 

Mise en scène Céline Lambert

 

avec Gwanaëlle Hérault, Isabelle Couloigner, Mehdi Harad, Melchior Carrelet, Romain Pirosa, Raphaël Beauville

 

 

La Manufacture des Abbesses joue encore une fois pleinement sa carte de proposer un théâtre contemporain à la fois intelligent et accessible.

C'est le cas avec cette pièce de Fausto paradivino qui se déroule de nos jours dans une petite ville du nord de l'Italie.

Le corps d'une très jeune femme est retrouvé dans un fossé. Battue, assassinée à coup de pieds. L'enquête va se diriger vers l'entourage immédiat, mais aussi en direction de petites frappes locales. Les investigations sont menées par COP (excellent Raphaël Beauville en inspecteur fatigué, mais pugnace). Le point commun de toutes les personnes qu'il va interroger cette nuit-là est un égoïsme confinant à la lâcheté. L'enquêteur nous entraine alors dans un thriller à la fois sombre et intime, social et familial, où les fausses pistes éclairent les ombres des multiples facettes de la trop lisse victime.

Le texte de Paravidino est cru, direct, parfois poétique. Il parle de la société coté obscur. Pas seulement de celle des bas-fonds, mais aussi de celle des non-dits familiaux, de l'incommunicabilité.

Une esthétique très film noir (vidéos belles et pertinentes), une mise en scène sobre et fluide. Pas de superflu, juste une démonstration au service de la force du récit. Le rythme est soutenu. Certaines scènes sont habilement traitées en mode burlesque, quasi pieds-nickelés ! C'est drôle et pêchu.

Un petit bémol cependant sur l’interprétation (en particulier Mother). Pas toujours, me semble-t-il, à la hauteur du reste.

Sinon, une pièce forte et dérangeante qu'on n'évacue pas si facilement de sa mémoire.

 

MB

LE SERMENT D'HIPPOCRATE

 

LE SERMENT D'HIPPOCRATE de Louis Calaferte

 

 

 

 

Mise en scène Patrick Pelloquet

 

 

Avec Gérard Darman, Pierre Gondard, Patrick Pelloquet, Christine Peyssens, Yvette Poirier, Georges Richardeau

 

Dans un entretien plus ancien, Patrick Pelloquet disait : "Pour travailler le rire, il faut être d’une sincérité exemplaire. Certes, il y a une mécanique dans l’interprétation, mais il y a une nécessité de sincérité. Le sérieux est d’autant plus grand dans le travail. Le jeu se transpose aussi sur scène à travers le décor." C'était à propos de Peepshow dans les Alpes qu'il montait alors, mais cette analyse vaut largement encore ici !

Mais revenons d'abord à l'histoire : dans une famille modeste, Bon-maman est soudain prise d'un malaise et s'écroule sans connaissance. Sa fille et son gendre arrivent pour la secourir, mais tout occupés qu'ils sont à se chicaner, ils ne parviennent pas à la réanimer. D'autant qu'ils leur faut gérer Papa qui, lui, aimerait bien finir de déjeuner. Décision est alors prise d'appeler le médecin de famille. Las, celui-ci étant à la chasse, il se rabattent sur le remplaçant. Ce dernier, grand spécialiste du ventre, voit aussitôt dans cette syncope - sans même avoir jeté un œil à la malade (exceptionnelle Yvette Poirier) - l'action pernicieuse d'un dysfonctionnement intestinal...

Évidemment, la malade est réduite à sa maladie - ici supposée - et devient un objet qu'on manipule sans ménagement et que personne n'écoute, et surtout pas le médecin lancé dans la démonstration de sa supériorité scientifique.

Nous sommes donc dans un comique de situation qui fonctionne au second degré, une farce grinçante qui épingle la naïveté des petites gens et la morgue des médecins-notables de province. Plus généralement, la pièce nous questionne sur notre foi dans la parole des spécialistes : la république des experts (ou les milieux autorisés comme disait Coluche.) !

 

Le serment d'Hippocrate de Calaferte,  c'est Les Deschiens au pays de Molière !

 

Cette mise en scène inspirée et rigoureuse, au décor à la fois simple et grandiose, met tout son poids dans la valorisation du texte de Calaferte, et la façon dont les comédiens se fondent dans leur personnage, sans chercher jamais à tirer la couverture, est a enseigner dans tous les cours de théâtre !

 

Bref, malgré une petite longueur due au texte vers le milieu, une réussite totale !

 

Re-bref, j'adore !

 

MB

LE DÉNI D'ANNA

LE DÉNI D'ANNA de Isabelle Jeanbrau

 

 

 

Mise en scène de l'auteur

 

Avec Benjamin Egner, Karine Huguenin ou Sandra Parra, Cécile Magnet, Matthias Guallarano, Thibaut Wacksmann

Guitare et composition : Daniel Jea

Batterie : France Cartigny ou Bertrand Noël ou Maxime Aubry

 

Une fois de plus le Lucernaire joue son rôle de promotion d'un théâtre inventif et sensible.

 

C'est le cas avec ce spectacle où la famille est le cadre d'un drame déguisé en comédie, et inversement.

L'histoire est donc celle d'une femme qui meurt et laisse orpheline toute sa petite tribu composée de sa propre mère, de son frère, de son mari et de leurs deux enfants. Or, chacun s'emploie tellement à ne pas paraître affecté par l'horreur de la situation - en affichant au contraire une gaîté et un entrain suspect - que le temps de l'expression de la douleur et le travail du deuil ne peuvent commencer ni se faire. Au point que la grand-mère - qui seule se laisse envahir par son chagrin - parait impudique, décalée et exagérée.

Car tout est ici fait pour qu'on ne sache pas trop s'il faut en rire ou en pleurer, tant les personnages - confrontés à la maladie et à la mort d'un proche, mais dans le déni de celui-ci - deviennent des caricatures de sitcoms en tentant de préserver une normalité fausse.

La pièce se déroule en deux temporalités : 20 ans plus tard, les enfants ont grandi, et encore une fois, chacun parait prisonnier de sa propre camisole, incapable d'écoute ou de compassion. La vie passe... et quand est prise la décision de l'achat d'une concession au cimetière, le père ne sait plus où il a bien pu fourrer l'urne !

Dans cette tragi-comédie qui prouve que les situations les plus quotidiennes sont souvent celles qui révèlent le mieux l'humain, la partition musicale est à la fois personnage et acteur : quelques notes de guitare, et c'est la présence de celle dont on ne prononce pas le nom qui soudain envahit le plateau !

 

Défendue par une bonne troupe, cette pièce parfaitement mise en scène souffre toutefois d'un texte qui veut beaucoup en dire sur trop de sujets à la fois. De plus, cela crie un peu parfois au détriment de nuances plus subtiles.

 

Sinon, un spectacle drôle et émouvant comme la vie.

 

MB

 

ABIGAIL'S PARTY

ABIGAIL'S PARTY de Mike Leigh

 

Avec Lara Suyeux, Alexie Ribes, Dimitri Rataud, Cédric Carlier, Séverine Vincent

 

Mise en scène Thierry Harcourt

 

Adaptation Gerald Sibleyras

 

Sur l'affiche, rien que du bon : l'auteur Mike Leigh, adepte du Free cinéma britannique où il montre sans fard les classes moyennes et défavorisées, mais avec distance et humour; l'adaptateur Gérald Sibleyras (Un petit jeu sans conséquence...); le metteur en scène Thierry Harcourt ( The Servant...); plus une distribution de comédiens extrêmement capés : le tout au Poche Montparnasse, lieu réputé pour la qualité de ses spectacles depuis sa réouverture, bref, que du lourd !

Bon, avant de vous dire ce que j'en pense, voici la situation d'ouverture : un couple qui ne s'entend plus du tout reçoit chez lui un autre couple plus jeune qui vient d'emménager dans le quartier. Une voisine - dont la fille Abigail organise à domicile une sauterie d'anniversaire - les rejoint bientôt. La maîtresse de maison en fait trop, son mari est au bord du burn-out et les invités sont vite très mal à l'aise. Tout cela se passe dans des costumes et décors années 70 du plus bel effet...

Alors ? Eh bien, la première chose qui ne fonctionne pas dans cette pièce adaptée du cinéma, est que le couple invité parait visuellement d'un niveau social supérieur à celui invitant : sapés dernier cri, beaux et sûrs d'eux-mêmes (même s'ils jouent la gaucherie un peu niaise), on ne comprend pas que la jeune femme s'ébahisse tellement sur tout ce qu'elle voit dans la maison. Elle même, jolie silhouette gainée d'une combinaison très Barbarella éclipse sexuellement la maîtresse de maison (et rend invraisemblable le jeu de séduction de cette dernière avec son jeune mari.)

Le problème dans ce genre de performance, c'est qu'il faut un peu se pincer pour y croire : d'autant que l'histoire se déroule d'une façon linéaire, sans pente, et donc sans dramaturgie (hormis la scène finale, très plaquée et à la limite du ridicule.) Je ne dis pas cependant que tout est à jeter, et qu'on ne se surprend pas parfois à sourire, mais l'ambition d'avoir voulu faire d'un drame social subtil et drôle une comédie théâtrale efficace, est ratée.

J'ai apprécié pour ma part le jeu de Cédric Carlier, dont le personnage (cela aide) reste cohérent, ainsi que celui d'Alexie Ribes. Quant à Lara Suyeux dont le rôle de maîtresse de maison est central, la comédienne mérite sans doute mieux que la façon dont on la fait hurler et gesticuler tout au long de la pièce.

 

Bref, on ne reconnait pas la patte de Mike Leigh dans cette adaptation poussive.

 

Y aller si l'on est un fan inconditionnel des ambiances 70.

 

MB

 

AUGUSTIN PASSE AUX AVEUX

 

AUGUSTIN PASSE AUX AVEUX d'après Les Confessions

 

Traduction Frédéric Boyer

Adaptation Martine Loriau

 

De et avec Dominique Touzé

 

Violoncelle :  Clémence Baillot d'Estivaux et Guillaume Bongiraud (en alternance)

 

 Pas de lieu plus favorable que la crypte des Déchargeurs pour donner un spectacle sur la vie de Saint-Augustin qui, avant de devenir une station de Métro, fut un homme de son temps (4eme siècle après J-C pour les plus ignorants.) Philosophe et théologien chrétien romain né en Afrique du Nord, si Augustin d'Hippone demeure l'un des plus grands penseurs de l’Église (et par conséquent du monde occidental) par le poids considérable de son œuvre et par l'influence qu'elle a eut jusqu'à nos jours, la vie de cette icône ne fut pas tout à fait celle d'un saint.

Le bonhomme fut en effet un bon vivant qui ne rechignait pas aux nourritures terrestres et recherchait tout aussi bien la vérité de Dieu que les honneurs d'une belle situation sociale.

Le spectacle s'articule en effet sur cette dualité entre l'homme qui jouit de la vie et celui qui peu à peu, par tâtonnements, expériences bonnes et mauvaises, rencontres et  révélations, parvient à trouver le vrai sens de sa vie. Car si Augustin fut vite convaincu par la nécessité de croire, il lui fut beaucoup plus difficile de mettre en conformité sa façon de vivre quelque peu débauchée avec les préceptes du christianisme.

C'est ce cheminement en forme d’enquête philosophale de la transsubstantiation d'un être à la base tourné vers les plaisirs et la puissance des idées intellectuelles - vers un autre, convaincu de la supériorité de la foi qui constitue le fil rouge de cette relecture sous tension.

 

Dominique Touzé est convaincant en homme de foi traversé par le doute, englué dans la rhétorique, les sophismes, et qui parvient malgré tout à comprendre avec son cœur ce que son cerveau est incapable de toucher.

 

Sur ces confessions/révélations le violoncelle intervient tantôt en accompagnement, tantôt en contre-point, apportant sa touche mystique (excellente composition de Guillaume Bongiraud.)

 

Bref, un spectacle simple et beau où voix et violoncelle s'accordent à nous rapprocher du divin.

 

 MB

 

DEUX MÈTRES DE LIBERTÉ

 

DEUX MÈTRES DE LIBERTÉ

Réda Seddiki

 

 

 

 

 

 

Si je vais parfois voir des One-man, il est très rare que j'en fasse chronique sur ce blog. Exception donc pour ce spectacle qui mérite le détour.

La Nouvelle Seine est un lieu sur une péniche amarrée au quartier latin, on peut même y diner si l'on n'est pas raide.

Évolution et suite de son précédent spectacle Lettres à France, Réda Seddiki reprend et peaufine son personnage de déraciné à l'insu de son plein gré : un pied là-bas, l'autre ici. On pourrait même dire : son corps à Paris, son cœur à Tlemcen. Encore que les choses ne soient peut-être pas si nettes, et que le personnage qu'il incarne paraisse finalement tiraillé entre ses deux cultures.

Il est vrai hélas que les relations entre l'Algérie et la France sont teintées depuis bien longtemps de schizophrénie aigüe, qu'il ne semble plus à nous autres français que quoi que soit de positif puisse jamais un jour nous arriver de ce pays-là (mis à part le couscous), pays dont on ne sait d'ailleurs plus grand chose, il faut bien le dire.

C'est donc à un voyage dans ce territoire si proche et si lointain que nous invite Réda, faisant défiler toute une galerie de personnages drôles et émouvants, et où se dessine en creux la façon qu'il ont de nous percevoir, nous, qui avons cessé de nous intéresser à leur sort et à leur destin.

Bien sûr, Réda n'est pas toujours tendre avec la France dont l'esprit de fraternité est bien souvent une hypocrisie, mais il sait trouver le ton juste pour ne pas instruire à charge, et n'oublie pas de déclamer son amour à ce pays qui est désormais le sien.

Bien écrit, subtil, constamment drôle, ce seul en scène déclenche des rires mérités et du plaisir tout au long du spectacle.

Et plus que tout, Réda Seddiki sait tenir son auditoire. C'est une qualité qui pourrait le mener loin.

 

 

A la Nouvelle Seine,

 

MB

SHOCK CORRIDOR

 

SHOCK CORRIDOR d'après Samuel Fuller

 

 

Mise en scène et adaptation Mathieu Bauer

 

Avec Youssouf Abi-Ayad, Éléonore Auzou-Connes, Clément Barthelet, Romain Darrieu, Rémi Fortin, Johanna Hess, Emma Liégeois, Thalia Otmanetelba, Romain Pageard, Maud Pougeoise, Blanche Ripoche, Adrien Serre

 

 

Tourné en 1963, soit 12 ans avant "Vol au dessus d'un nid de coucou" de Milos Forman, Shock Corridor raconte l'histoire d'un jeune journaliste ambitieux qui se fait interner pour démasquer l'auteur d'un crime.

Si je fais le parallèle, c'est qu'on retrouve dans les deux films - outre le fait qu'un homme sain simule la folie pour se faire interner - la même violence de l'appareil psychiatrique de l’État, cette surveillance absolument pas bienveillante, et cette même façon de mettre au pas les fortes têtes.

Ce qui est d'autant plus glaçant dans l’œuvre de Samuel Fuller, c'est l'absence de solidarité entre les détenus, pardon, entre les patients. Les malades sont ici de vrais malades, aux pathologies multiples, isolés en eux-mêmes, et dont il ne sera pas possible au journaliste Johnny Barret de se faire des alliés. Dés lors, son obstination à demeurer interné durant des semaines devient un acte suicidaire, et chaque pas vers la vérité le rapproche de sa propre déchéance. Pas la peine de vous dorer la pilule : les choses vont mal finir.

L'idée d'adapter cette œuvre était risquée, tant le sujet et la forme paraissaient peu réductibles aux contraintes théâtrales. Et pourtant, le résultat est là : sur la grande scène du Nouveau Théâtre de Montreuil, l'espace découpé comme autant de plans séquences, des comédiens comme mus par une machinerie invisible, une musique à la fois rythme et univers mental, on se prend vite à trembler pour ce pauvre Barret qui a mis le doigt dans un engrenage mortifère !

Les 12 comédiens sont tous issus de la promotion de l’École du Théâtre National de Strasbourg. C'est étonnant de voir un tel degré d'engagement, de maturité et de professionnalisme si tôt : dans cette mise en scène où le langage du corps, le jeu collectif, le sens du rythme sont essentiels, ils impressionnent par leur rigueur et leur puissance.

La mise en scène, ainsi que l'idée qui consiste à intégrer le récit dans la genèse du film de Fuller, comme une boite supplémentaire, non plus du théâtre dans le théâtre, mais le film dans le théâtre, est un bel hommage au maître du 7eme art, ainsi qu'aux second rôles du cinéma de l'époque. Il faut dire que pour Mathieu Bauer, il n'y a pas de frontière entre Musique,Théâtre et Cinéma.

 

Peut-être l’extrême sophistication du récit - par la complexité de sa narration - pousse-t-elle au maximum de ce qu'un spectateur peut recevoir sans perdre le fil de l'histoire ? C'est la seule limite de cette démonstration d'un théâtre total.

 

Bref, un spectacle pas fait pour les tièdes.

 

MB

 

POUR UN OUI OU POUR UN NON

 

POUR UN OUI OU POUR UN NON  Nathalie Sarraute

 

Mise en scène Léonie Simaga

 

avec : Nicolas Briançon, Nicolas Vaude, Roxana Carrara

 

 

- Des mots ? Entre nous ? Ne me dis pas que nous avons eu des mots ?

- Non, pas des mots comme ça... d'autres mots... pas ceux dont on dit qu'on les a "eus"...

 

Retour au Poche pour entendre le célèbre texte de Nathalie Sarraute, je dirais même le plus connu des textes dont le sujet est le sous-texte.

Pour un oui ou pour un non parle de l'amitié entre deux hommes, de la vraie amitié sans ambiguïté, celle qui plonge ses racines dans la camaraderie, et qui s'est renforcée et complexifiée tout au long de la vie.

Les deux hommes ont franchi toutes les étapes de l'existence sans que jamais l'un n'en vienne en apparence à empiéter sur le domaine de l'autre, à imposer ses idées ou son mode de vie. Car si l'un pourrait être qualifié "d'homme à qualités", l'autre serait par contraste - selon la terminologie musilienne - "un homme sans qualité" (pas un marginal, juste un être qui a toujours refusé d'endosser un costume).

Tous deux sont en tous cas des hommes mûrs qui semblent avoir fait des choix, et qui ne changeraient rien si c'était à refaire. Seulement voilà, la pièce commence quand l'un vient voir l'autre chez lui pour lui demander des explications : il lui semble que son ami s'éloigne...

L'incompréhension et l'inquiétude de cet homme devant la désaffection de son camarade qui parait si seul sont sincères : il a beau retourner dans sa tête tout ce qu'il a pu dire ou ne pas dire, il ne comprend pas les raisons de cet attitude, et il est venu pour en avoir le cœur net !

Au début, son ami refuse l'explication, puis il finit par lâcher quelques mots, mots, qui sortis de leur contexte, paraissent si dérisoires :  vraiment, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat !

Et pourtant, Nathalie Sarraute nous démontre qu'il peut y avoir dans les mots - les plus inoffensifs paraissent-ils - des grenades dégoupillées ! Tout dépend de la façon de les dire. Ici, la plus infime modulation peut se révéler un poison ! Et c'est tout le génie de son texte que de mettre en évidence la mécanique implacable de ce qui se cache derrière ces mots - ceux qu'on a eus et ceux qu'on a pas eus - et d'observer avec une précision entomologique leur pouvoir de déflagration !

 

Seul regret cependant dans cette pièce à la mise en scène impeccable, le couple (de voisins) témoin a été remplacé par une voisine toute seule. Elle est parfaite certes, mais cela amoindrit la séquence.

 

Pour conclure, servi par deux comédiens-bretteurs de haut vol - Nicolas Briançon et Nicolas Vaude -, le spectacle est comme un câble tendu à se rompre : les moments drôles sont ici des respirations qui servent à plonger encore plus profondément dans les abysses de notre inconscient.

 

BREF,

C'est bien....ça !

 

MB

IVO LIVI

 

IVO LIVI ou le destin d'Yves Montand de Ali Bougheraba, Cristos Mitropoulos

 

 

Mise en scène Marc Pistolesi

 

 

Avec Camille Favre-Bulle, Ali Bougheraba, Benjamin Falletto, Cristos Mitropoulos, Olivier Selac

 

 

Il y avait un petit moment que votre serviteur n'avait pas foulé la moquette de la "Gaîté Montparnasse", vieille dame dont la noble salle ne pourra pas faire encore longtemps l'économie d'un lifting, à mon avis.

 

Ivo Livi - ou le destin de notre Yves Montand national - retrace donc le parcours du petit Ivo depuis l'exode à Marseille avec sa famille fuyant à la fois l'Italie fasciste de Benito et la misère, jusqu'à la mort du grand comédien sur le tournage d'IP5 de Beineix.

Nous voici désormais projeté dans le Marseille des années 30, où le petit Ivo découvre Fred Astaire au cinéma tout en faisant à peu près n'importe quoi pour survivre. Il faut dire que la grande dépression à ruiné la petite entreprise de ses parents, et que toute la famille se retrouve à la case départ. Pourtant, malgré les difficultés effroyables de l'époque, le dynamisme de la cité phocéenne est extraordinaire : brassage multi-culturel unique pour l'époque en France, la vie sous toute ses formes bouillonne, le music-hall fait le plein, et Ivo trouve là tous les matériaux nécessaires à sa construction d'homme et d'artiste.

Je dois admettre que je ne suis généralement pas un adepte des "biopics", surtout quand un intermittent mythomane se clone en star de la chanson genre sosie pour soirée privées, mais là, rien de tel : chacun incarne tour à tour le comédien-chanteur avec une légèreté qui fait tout passer ! L'alternance des scènes jouées et chantées est juste parfaite, et l'on se retrouve embringué dans cette vie comme dans un roman !

Si le spectacle insiste particulièrement sur les premiers pas et les premiers succès du jeune Montand, sur son milieu - famille d'immigrés communiste italiens - et sur l'atmosphère du Marseille d'avant-guerre, c'est bien que se trouve là ce qu'il y a de plus émouvant dans la genèse d'un artiste avant qu'il ne devienne une icône intouchable.

Autre élément qui marqua toute sa vie Montand fut le besoin qu'il eût dans la France vichiste de devoir prouver sa non-judaïté aux autorités : Livi, Lévy, il n'en fallait pas beaucoup plus parfois pour se voir offrir un aller simple en Pologne orientale, ce qui fut le sort d'un de ses proches camarades, et qu'il n'oublia jamais.

Bien sûr, le reste de sa vie, ses succès, ses liaisons avec Edith, Marilyn et Simone sont évoqués par petites touches brillantes, et on notera ici l'exceptionnelle prestation de la comédienne Camille Favre-Bulle à la voix magnifique et pour qui tout semble facile !

La mise en scène de Marc Pistolesi est un exemple d'efficacité : il ne lui faut que quelques bouts de ficelle pour faire exister n'importe quelle situation, n'importe quelle ambiance ! Cela paraît si simple quand les choses sont bien faites !

 

Bref, ce spectacle emballant fruit de la collaboration d'Ali Bougheraba et de Cristos Mitropoulos que j'avais déjà croisé dans "Un de la Canebière" vaut largement le détour, même si - il doit y en avoir - on n'apprécie pas plus que ça le Grand Escogriffe !

 

Reprise à partir de Janvier au Théâtre Tristan Bernard

 

MB

MAUPASSANT AU BORD DU LIT

 

MAUPASSANT AU BORD DU LIT, textes de Guy de Maupassant

 

 

 

avec Elisa Birsel, Lina Veyrenc, Frédéric Jacquot

 

Mise en scène Frédéric Jacquot

 

 La fantaisie dans le boudoir...

 

Il fut une époque où Maupassant se rêva en homme de théâtre, mais ses tentatives demeurèrent vaines, et l'auteur du Horla et de Boule de suif ne brula pas les planches par son génie de dramaturge.

Pourtant, dans ces petites scènes licencieuses que nous propose Frédéric Jacquot, la justesse des dialogues, la drôlerie des situations, l'art de la chute, bref tout concourt à nous régaler ! C'est au Musset du Caprice que l'on songe immédiatement ici, au jeu de dupe permanent qui balance d'un côté à l'autre du couple. On y trouve les mêmes finesses, les mêmes qualité d'observation de cette société du 19ème si libertine et pudibonde à la fois, et un même regard sans pitié sur le mariage et ses petits arrangements. Si l'Homme, bien sûr, en prend pour son grade, parvenant même parfois à se ridiculiser tout seul par ses discours alambiqués, la Femme n'est pas épargnée, loin de là. Mais si cela est parfois cruel, cela reste constamment léger et drôle !

Bref, c'est un pur bonheur que d'entendre ces textes méconnus, et qui restent si pertinents sur ce sujet intemporel qu'est le couple !

Frédéric Jacquot signe une mise en scène où les secrets d’alcôve se dégustent dans un espace resserré tel un écrin, et en outre - ce qui est essentiel dans ce genre d'exercice - une direction d'acteur très fine. Il est également parfait dans son rôle de bourgeois viveur (je suis ici au bord du pléonasme) qui parle avec la gourmandise d'un vieux chat.

Lina Veyrenc, quant à elle, s'impose par sa spontanéité et sa classe, passant sans peine d'un type de femme à l'autre avec une égale réussite ! Sans oublier Elisa Birsel, pleine de naïveté et de fraicheur !

 

Bref, un spectacle pour amoureux de la littérature, du théâtre et de la vie, à moins que cela ne soit au fond qu'une seule et même chose.

 

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LA VERSION BROWNING

LA VERSION BROWNING, de Terence Rattigan

 

Mise en scène Patrice Kerbrat

 

avec  Jean-Pierre Bouvier, Marie Bunel, Benjamin Boyer, Pauline Devinat, Philippe Etesse, Nikola Krminac, Thomas Sagols

 

Retour au Poche Montparnasse pour une pièce d'un auteur britannique qui se déroule à la fin des années 40 dans le confinement d'une public-school anglaise qui, comme son nom ne l'indique pas, est plutôt réservée à l'élite.

Nous sommes le dernier jour des cours. L'ultime jour d'enseignement aussi pour le professeur Crocker-Harris dont la santé fragile va devoir le faire renoncer à sa charge. Or, cet enseignant - jadis brillant universitaire - ne se fait plus d'illusions ni sur sa propre vie, ni sur la pédagogie, ni même sur l'utilité de l'apprentissage des langues anciennes. A vrai dire, il n'a pas autour de lui beaucoup de motifs de satisfaction : son directeur l'embobine, ses collègues le prennent pour un vieux schnock, ses élèves le craignent ou le moquent, et sa femme le trompe ! Pourtant, on sent que sous l'énorme carapace d'un homme méprisé subsiste encore l'espoir que, peut-être, le passionné de littérature grecque qu'il était serait parvenu parfois à transmettre un peu de sa flamme primitive pour les belles lettres. En tout cas, en ce dernier jour des cours donc, cela a peu de chance d'arriver avec le jeune Taplow qu'il retient dans son bureau-appartement pour une leçon de rattrapage, et qui ne semble montrer que des dispositions médiocres pour la traduction de l'Agamemnon d'Eschyle ! Et pourtant...

Écrite plus de 20 ans avant Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Edouard Albee, cette pièce fait déjà voler en éclats le conformisme hypocrite tant de la sphère sociale, que celui du couple - au sein d'un établissement censé former l'élite du pays. On y retrouve le même climat délétère, le même désenchantement, la même violence prête à exploser. Mais ici le sujet est moins le couple, auquel l'auteur ne croit plus, ni même l'amour, que la possibilité d'une amitié plus subtile entre les hommes (La gente masculine seulement). Il faut préciser enfin que les femmes sont ici habillées pour l'hiver.

C'est intelligent, sensible, féroce et plein d'humour (Nous sommes en Angleterre après tout.)

Dans les contraintes d'espace du plateau du "Poche", la mise en scène est fluide, la direction des comédiens d'une rigueur totale, et même la laideur du décor rend service à l'esprit de la pièce par son côté désuet et étouffant.

Côté comédiens, Jean-Pierre Bouvier est tellement brillant à restituer ses tourments intérieurs et physiques, qu'on en oublierait de dire qu'il est entouré de partenaires de grande qualité.

Bref, je recommande vivement cette pièce à la dramaturgie subtile.

 

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VIENT DE PARAÎTRE

VIENT DE PARAÎTRE de Edouard Bourdet

 

 

Avec  Caroline Maillard, Jean-Paul Bordes, Eric Herson Macarel, Laurent Richard, Jean-Marie Sirgue, Xavier Simonin, Jean-Paul Tribout

 

Mise en scène Jean-Paul Tribout

 

 

 

Au pays de Galligrasseuil...

Première sortie de la saison théâtrale et bonne pioche que ce "Vient de paraître"qui prouve qu'un texte écrit entre les deux guerres peut parler d'un monde qui n'a pas trop changé : celui de l'édition et des prix littéraires.

Un éditeur plus pré-occupé par l'argent et par des petites magouilles que par les livres qu'il publie - qu'il ne lit même plus d'ailleurs, des auteurs bouffis d'orgueil qui prennent des poses, une épouse qui joue avec le feu pour sauver son statut social, des intermédiaires véreux, un journaliste adepte du copinage... bref tout un éco-système qui pense beaucoup plus à ses intérêts qu'à ceux de la littérature.

La pièce déroule donc l'histoire d'un écrivain qui se retrouve lauréat à son insu d'un prestigieux prix littéraire, et qui se trouve incapable d'écrire un nouvel opus comme l'engage le contrat signé avec le plus gros éditeur parisien. Et c'est toute sa vie qui s'en trouve bouleversée quand il va dévoiler les petits secrets de fabrication de son premier roman !

On rit beaucoup à suivre cette intrigue pleine de rebondissements où les personnages ont tous deux visages, où la mauvaise foi est une vertu cardinale et l'égo une boussole !

La bonne idée de mise en scène est de ne pas avoir succombé à la tentation de moderniser l'histoire : les décors sont ceux des années 20, et cela colle parfaitement à un texte qui n'est pas sans évoquer par sa description au vitriol et son humour noir "Les affaires sont les affaires" d'Octave Mirbeau".

Une interprétation de grande qualité apporte au texte toute sa vivacité mordante.

Bref, que du bon !

 

Au Théâtre 14

 

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LES FAUX BRITISH

 

 LES FAUX BRITISH

de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields

 

 

Mise en scène Gwen Aduh

 

 En alternance : Jean-Pascal Abribat, Gwen Aduh, Dominique Bastien, Aurélie de Cazanove, Michel Crémadès, Henri Costa, Yann de Monterno, Nikko Dogz, Lula Hugot, Jean-Marie Lecoq, Miren Pradier, Michel Scotto Di Carlo, Herrade Von Meier, Christophe de Mareuil

 

Parodie des romans de détectives et des enquêtes sur les crimes en vase clos, cette pièce totalement foutraque et Monty pythonesque adopte la recette de Thé à la menthe ou t'es citron ! A savoir : ce n'est pas parce que tout se barre en sucette qu'il ne faut pas continuer à jouer à tout prix, et avec le plus grand sérieux s'il vous plaît ! L'intrigue n'a ici aucune importance : un type a été tué (ou s'est suicidé) au sein d'un manoir anglais et un inspecteur renommé mène l'enquête.

L'originalité du propos est apportée par le fait que la troupe n'est constituée que de comédiens (très) amateurs qui en font trop ou pas assez, et le plus souvent à côté. Nous avons donc droit à la représentation catastrophe où, de la régie lumière à la régisseuse plateau, du mort pas très rigide au major-d’homme qui s'est collé des aides mémoire partout, de la future éplorée qui inverse son texte avec celui de son partenaire, du frère peroxydé qui se débat avec des éléments du décors rebelles - à l'inspecteur imperturbable à qui on substitue les accessoires indispensables par tout ce qui traine... rien ne va plus ! Bref, tous ceux qui ont des souvenirs de théâtre amateur se reconnaîtront à un moment ou un autre !

Autant être franc avec vous : soit on entre dans ce spectacle, soit on s'afflige ! Cependant, il ne faut pas se tromper : sous l'apparente improvisation se cache une mécanique comique extrêmement rodée ! C'est super pro et certains gags sont tout simplement désopilants ! D'autant que sous son air cheap et désuet, le décors est vraiment le 8° personnage !

 

Avec qui ? Vos gamins si vous avez la malchance d'avoir encore pour fonction de les distraire.

 

Au Tristan Bernard. (Maintenant au Théâtre Saint-Georges)

 

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BIGRE

 

BIGRE de Pierre Guillois

 

 

 

 

Avec Pierre Guillois, Agathe L'huillier, Jonathan Pinto-Rocha

 

 

Décidément le burlesque tient le haut de l'affiche cette saison à Paris. "Fin de partie", "Les faux british" et maintenant "Bigre" nous prouvent que l'on peut aussi faire passer bien des choses par le côté absurde de la vie.

Sur le plateau trois intérieurs de chambres mansardées sont offerts au voyeurisme du public. Dans cette vue en coupe, chaque détail compte, jusqu'au toit en zinc auquel on accède par un vasistas. Vivent donc là côte à côte un gros type obsessionnel de la propreté chez qui tout est blanc immaculé du sol au plafond, un gars tout maigre qui tire le diable par la queue et qui vit dans son espace comme un chien dans sa niche, et une blonde bien en chair qui a fait de sa piaule une bonbonnière. Chacun à sa façon semble déjà se battre contre l'encombrement de l'espace habitable, les objets qui dysfonctionnent, la promiscuité absurde de ces chambres de bonnes avec WC dans le couloir. Alors, quand des liens se tissent entre eux, que leurs histoires se mêlent, les éléments (y compris extérieurs ) se déchainent. Cependant, si les gags se succèdent pour notre plus grand plaisir, une pointe d'amertume nous transperce souvent devant ces existences fragiles qui tâtonnent dans le noir à la recherche d'un bonheur introuvable. Car c'est toute la force de l'auteur-metteur-en-scène-comédien Pierre Guillois que de parvenir à nous émouvoir de ces petites histoires impossibles qui sont en fait des métaphores poétiques de nos propres vies. D'autant que les moyens techniques sont d'une efficacité bluffante, le décor magnifique, les inventions uniques. Les trois comédiens sont quant à eux d'une justesse d'intention et d'une précision corporelle absolue dans ce spectacle où tout doit être millimétré ! Diantre ! Je dirais même : Bigre !

 

Bref, on sort de là comme des enfants après un tour de manège : avec l'envie irrésistible d'y retourner !

 

Avec qui ? C'est là que ce spectacle est très fort : je ne vois aucune contre-indication au traitement !

 

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EIGENGRAU

EIGENGRAU de Penelope Skinner

 

 

Avec Aurore Kahan, Mélanie Peyre, Nicolas Schmitt, Pol Tronco

 

Mise en scène Zoé Lemonnier

 

 

A la Manufacture des Abbesses la qualité des spectacles est une constance. C'est le cas ici avec cette pièce percutante qui parle des relations toxiques entre 2 hommes et 2 femmes dans le Londres ultra-libéral actuel (Cela pourrait être tout aussi bien Paris.)

Côté mâle, si l'un est un séducteur que n'étouffe pas la morale, l'autre demeure traumatisé par la perte de sa grand-mère, et parait autant adapté à la société productiviste qu'un pingouin au Sahara . Côté femmes, nous avons une féministe militante très - trop - braquée contre la gente masculine, et une curieuse fille qui non seulement croit à toutes les inepties du moment, mais se révèle de plus monomaniaque sur le sujet des sentiments.

L'action se noue lorsque Marck séduit tour à tour les deux femmes. S'il ne fait que répondre à sa nature profonde, il provoque dans son entourage une réaction en chaine digne d'un vaudeville, sauf qu'ici nous sommes dans un drame : si la fantaisie des situations est réelle, l'étude des caractères prime, et les personnages prennent peu à peu une densité inquiétante. Ce qui n'est qu'un jeu devient dés lors une lutte terrible dont les contours appartiennent en propre à chaque protagoniste : quoi qu'il fasse chacun reste prisonnier de sa propre logique.

 

On retrouve dans chacun de ces personnages une part de soi-même : bien sûr, ils sont paumés, mais ne le sommes nous pas devenus également ? Le constat établi par Penelope Skinner est sombre, mais elle montre que malgré tout la vie finit par se frayer un passage.

 

Diction impeccable et rythmique du phrasé contemporaine - le jeu des comédiens est d'une puissance et d'une sobriété parfaites. Il sert un texte direct et complexe à la fois qui n'hésite pas à appuyer là où ça fait mal, et qui brosse avec justesse la cruauté des rapports humains à l'ère de l'individualisme triomphant.

Une réussite indiscutable. Seul bémol : ça mériterait un quart d'heure de moins.

 

Bref, c'est parfois trash, mais toujours juste. Du vrai théâtre donc, à la fois inventif et maîtrisé.

 

Avec qui ? Des gens intelligents et sensibles. Des gens à votre image.

 

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PROJET POUTINE

LE PROJET POUTINE de Hugues Leforestier

 

 

Mise en scène Jacques Décombe

 

 

avec Nathalie Mann, Hugues Leforestier

 

A l'Est, rien de nouveau ?

 

Cette pièce de politique fiction démarre au moment où le pouvoir de Vladimir Poutine vacille au point qu'il se voit contraint de négocier son départ et sa succession.

Il reçoit alors au Kremlin une procureure, passionaria de l'opposition démocratique, femme dont on apprend vite qu'elle fut un amour de jeunesse. La pièce s'articule donc autour de l'ambiguïté entre leur histoire intime et leur position politique. Face à l'autocrate manipulateur, l'opposante courageuse se livre alors à un réquisitoire sans concession de la Russie sous son règne. Pourtant, ce dernier possède toujours la possibilité du recours à la force...

Bon, le spectacle tourne vite à la démonstration des méfaits du maître du Kremlin - du parcours d'officier du KGB, en passant par Boris Eltsine qui lui sert de tremplin, puis la répression tchétchène, puis le musèlement de l'opposition et des médias - et aurait pu largement s'intituler Le Bilan Poutine, plutôt que Le Projet Poutine.

C'est bien la limite de la pièce d'ailleurs que de privilégier l'explicatif au détriment d'une dramaturgie - qui repose trop sur une relation entre les personnages qui parait un peu fabriquée.

De même, la patience dont Vladimir Poutine fait preuve dans son propre bureau à l'encontre d'une femme qui lui balance ses quatre vérités au visage pendant une heure parait pour le moins spéculative.

Le comédien - Hughes Leforestier également auteur de la pièce - qui incarne Poutine pose une autre difficulté, très poli, un peu raide et plein de bonnes manières, bref un manque d'animalité patent. À l'évidence, un côté plus Maire de Bordeaux que tzar de toutes les Russies !

En fait, ici, la même équipe que celle du pertinent spectacle Brigade Financière - malgré un gros travail de recherche journalistique, politique et historique - peine à convaincre sur un sujet aussi ambitieux.

 

Bref, peu d'émotion, mais une vraie leçon d'histoire brûlante.

 

Avec qui ? Votre vieil oncle communiste. Il vous l'avait bien dit.

 

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MONEY !

MONEY ! du ZOO THÈÂTRE

 

Mise en scène Françoise Bloch

 

avec  Jérôme de Falloise, Benoît Piret, Aude Ruyter et Damien Trapletti

 

Comme sur des roulettes...

 

En 2011, j'avais déjà beaucoup aimé "Une société de services" dont l'action se passait dans un Call Center, et qui pointait du doigt l'interchangeabilité d'individus soumis corps et âme à la sacro-sainte efficience du monde moderne. Ici, dans "Money", tout part d'un citoyen ordinaire qui se demande où va son argent après qu'il l'ait confié à son banquier. Comme dans la désormais célèbre titrisation - qui avait amplifié la crise des subprimes de 2007 - le petit épargnant se trouve vite d'une part confronté à une novlangue qui jongle avec des concepts dont il ne comprend goutte, mais aussi face à une extraordinaire dilution des responsabilités. La pièce donne en effet à voir à la fois l'avers et l'envers d'un système financier basé sur la ventilation des placements à travers des supports innombrables, modèle qui se veut rassurant et protecteur, mais qui perd toute notion de morale ou d'humanité au fur et à mesure qu'il se rapproche du haut de la pyramide.

Le spectacle est ponctué de rendez-vous de l'homme de la rue - vous et moi - avec son banquier : si ce petit épargnant, malgré sa volonté de savoir, apparait vite désarmé face à l'opacité du monde des outils financiers, on s'aperçoit vite que son chargé de clientèle - une fois épuisé les "éléments de langage" - n'en sait pas beaucoup plus que lui.

La bonne idée de la pièce est de tirer sur ce fil simple - où va mon argent une fois déposé à la banque ? - et de parvenir à mettre en lumière l’écheveau des complicités qui produit le monde tel qu'il va.

Un écran géant, un plateau nu, quelques tables et chaises sur roulettes, et la valse à mille temps de l'argent peut commencer...

 

Formidablement mis en scène, chorégraphié et interprété - Jérôme de Falloise est particulièrement étonnant - "Money" mélange le formel et l'informel, le sérieux et l'irrévérencieux avec un bonheur rare.

 

Bref, tapez dans votre livret écureuil s'il le faut, mais allez-y !

 

Avec qui ? Invitez votre banquier. S'il se défausse, menacez de retirer votre argent ! Comme c'est quelqu'un de raisonnable, il sera sensible à cet argument.

 

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HAMLET KEBAB

HAMLET KEBAB d'après (ou de loin) William Shakespeare

 

Performance filmée de Rodrigo Garcia

 

avec Alain Feffer, Stéphane Foulgoc, Lyna Khoudri, Bamba Nana, Razek Salmi, Reda Sourhou, Clément Tang, Mamadou Traoré

 

Sur le site du Centre Dramatique de la Commune (CDN Aubervilliers) on peut lire ceci à propos d'Hamlet Kebab :

 

"À Aubervilliers, entre le métro et le théâtre, il y a l’avenue de la République. Avec ses gens, ses commerces, ses kebabs. Il paraît que tout ce monde ne vient pas au théâtre, qu’il n’y a que des parisiens. Alors on prend tout et on recommence, en désordre : Hamlet, le kebab, les non-spectateurs d’ici, et Paris.
Rodrigo García souhaite mettre en jeu l’énergie d’un roman d’aventure : révélation, recherches de preuves, désir d’agir pour réparer une injustice, conspiration, bannissement, duel… Et en creux de l’aventure, comment les conflits intérieurs d’Hamlet – vie, mort, justice et passage à l’acte - résonnent aujourd’hui dans les esprits des jeunes gens d’Aubervilliers ?
Chaque soir, la pièce sera jouée dans un kebab des Quatre Chemins à Aubervilliers, filmée et retransmise en direct au MK2 Bibliothèque."

 

"Comment les conflits intérieurs d'Hamlet résonnent aujourd'hui dans les esprits des jeunes d'Aubervilliers ?" Bon d'accord, ça fait un peu scolaire comme accroche, sujet philo pour Bac littéraire, dichotomie pour sociologues intra-muros, etc... mais bon, il s'agit de Rodrigo Garcia, et quand Rodrigo Garcia fait quelque chose, il n'a pas l'habitude de le faire à moitié ! On allait voir ce qu'on allait voir ! L'enfant terrible du théâtre issu de l'univers de la pub, le plasticien no-limit, l'auteur de textes au vitriol tels que J'ai acheté une pelle à Ikéa pour creuser ma tombe ou L'Histoire de Ronald, le clown de Mac Donald's , se coltinait au grand William S. sous la forme d'une performance filmée et retransmise en direct depuis un Kebab du neuf cube (93) ! La classe ! On tremblait à l'idée de ne pas avoir une place ! De ne pas en être! De n'en n'être pas ! To be there or not to be there !

 

Hélas, quand le spectacle commence, il s'avère très vite que le seul absent soit Shakespeare lui-même. On peine en effet - même en connaissant plutôt bien l’œuvre originale - à suivre la progression de l'action (on n'est pas là pour assister à une représentation classique, certes, mais quand même, et puis on se raccroche à ce l'on peut) : comédiens inaudibles et peinant à réciter ou à lire leur texte, images saccadées et problèmes techniques (dont on finit par se perdre en conjectures si voulus ou non), bande-son parfois insupportable, insertion dans le montage de scènes de séries télé sensées fonctionner au quatrième degré, costumes ridicules, tout ça noyé dans le ketchup et d'une vulgarité triste ! Ni tension, ni dramaturgie identifiable... Amateurisme à tous les étages... On attend en vain le coup de génie, mais force est de constater que chaque nouvelle séquence fait aussitôt regretter la précédente !

Si je suis resté jusqu'au bout - l'ultime combat qui tourne au massacre est ici remplacé (détourné ?) par de longues minutes de catch pro dans lequel les athlètes sont déguisés en costumes de super-héros vaguement sado-maso - c'est exclusivement par conscience critique, et non par snobisme. Je tenais à le préciser.

 

A la fin, la seule question qui se pose vraiment est : "Pourquoi ça ?"

Piste : Rodrigo Garcia cherche-t-il a démontrer qu'à partir d'un certain degré de notoriété (donc de légitimité et par conséquent de pouvoir) on peut tout se permettre ? Que ce public (son public) qui se prétendrait volontiers "politiquement incorrect" (comme lui), serait en fait manipulable et passif, donc très politiquement correct ?

Et que vient faire le CDN d'Aubervilliers et sa volonté prosélyte d'un théâtre décentralisé et vraiment populaire ? Et ces jeunes ou moins jeunes comédiens amateurs certainement pleins de bonne volonté enrôlés dans cette parodie un peu malsaine ? Et Hamlet ? Seul Rodrigo Garcia le sait.

 

L'humoriste Rémi Gaillard, gagman pas toujours léger - mais parfois drôle - a pour slogan : « C'est en faisant n'importe quoi qu'on devient n'importe qui » auquel il ajoute, un brin provocateur : « Il faut n'importe quoi pour faire une bonne vidéo »

Il semblerait qu'il ait été entendu.

 

Bref, le sentiment pénible d'assister à la mort d'un artiste. Incompréhensible tant sur le fond que sur la forme. Ni provoquant, ni pertinent, juste gras et triste comme un mauvais kébab qu'on a avalé seul sous des néons couverts de chiures de mouches, et qui vous reste sur l'estomac.

 

Avec qui ? Heureusement, le problème ne se pose plus, la dernière était hier.

 

Au MK2, du 7 au 10 Mars 2016

 

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À MOURIR AUX ÉCLATS

 

À MOURIR AUX ÉCLATS de Marion Saussol

d'après Lilian Lloyd

 

 

Mise en scène de l'auteur

 

 

avec, en alternance, Julie Macqueron et Marion Saussol

 

Retour À la Folie Théâtre, lieu qualitatif et convivial du 11ème où la création bouillonne.

 

Quand la fin justifie les moyens...

Suicidaire professionnelle, Sam, tire de son expérience personnelle l'idée d'un business basé sur l'aide à ceux qui veulent en finir. Il faut préciser que Sam pratique l'autodestruction depuis sa naissance, née dans une famille où tout un chacun tente le grand saut : à coup de rasoir, de cuisinière ou de bagnole. Une sorte de copyright familial ! Le hic, c'est qu'elle s'est toujours ratée ! Rien à faire, une vraie poisse ! Toujours un truc qui la sauve à l'ultime moment ! Alors, comme la mort ne voulait pas d'elle, maintenant désireuse de faire fructifier ses acquis, elle a monté sa petite entreprise de passage à l'acte !

Un catalogue est par conséquent proposé aux candidats à la résolution finale, avec tout plein d'options - payantes - car chacun est libre de décider d'une fin qui lui ressemble !

Sur un tel thème, il est certain que le mauvais goût est maintes fois convoqué, et que c'est même à travers le scabreux le plus morbide qu'on trouve les meilleures raisons de rire !

Éloge à la vie par le raisonnement par l'absurde qu'il ne faut pas rater sa sortie si l'on a foiré son existence, ce spectacle vaut par la fraîcheur et l'espièglerie de sa comédienne, Julie Macqueron (Nul doute que Marion Saussol qui a créé la pièce et qui joue en alternance apporte elle aussi sa belle énergie !)

 

Bref, voilà un spectacle pêchu qui prend rapidement son public en otage.

 

Avec qui ? Évitez d'y traîner votre vieil oncle blindé de Boulogne-Billancourt, et dont vous êtes l'unique légataire. Ce n'est pas qu'il ne s'y amuserait pas, mais il pourrait y entendre comme un message subliminal.

 

À LA FOLIE THÉÀTRE, chaque jeudi jusqu'au 2 Juin

 

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RUMEURS

 

RUMEURS de Neil Simon

 

 Mise en scène  Éric Delcourt, Dominique Deschamps

 

avec  Samantha Benoit, Alain Bouzigues, Christophe Canard, Éric Delcourt, Jean-Marie Lhomme, Amélina Limousin, Amandine Maugy, Marie Montoya, Lucie Muratet, Romain Thunin

 

Aphorisme : "Qui ne s'est pas installé une fois dans sa vie dans un siège du Théâtre Fontaine un soir de pleine jauge ne peut pas vraiment se prévaloir d'une expérience anaérobique !"

Bon, revenons à Rumeurs. Nous sommes dans l'upper middle-class de la côte Ouest, entre hommes politiques, avocat ou chargé d'affaires, psy, etc... et ce soir-là, Charly et Myra reçoivent leurs amis pour fêter leur dix ans de mariage. Or, si Myra a disparu, Charly vient vraisemblablement de se tirer une balle dans la tête. Il s'est d'ailleurs largement raté, se blessant à l'oreille, et demeure prostré dans sa chambre, incapable de s'expliquer. Pour le premier couple d'amis qui débarque, c'est la cata. Que faire ? Appeler la police au risque du scandale ou faire comme si tout allait bien ? Le problème, c'est que les autres invités arrivent au fur et à mesure et que la spirale du mensonge devient intenable ! Et si encore les domestiques étaient là ! Mais non, en plus, il n'y a rien à grignoter !

Cette pièce de 1988 de Neil Simon est du pur comique de situation, montée un rien burlesque, avec décor maousse et costumes itou. Si l'histoire ne casse pas trois pattes à un canard, le spectacle vaut cependant par son rythme et par l’abattage des comédiens, au premier rang desquels un Eric Delcourt survitaminé et une Marie Montoya toute en inventivité donnent le "la".

Sinon, la description de cette micro-société avec son dress code, ses voitures de luxe et ses banquets caritatifs est amusante en soi.

Côté moins bien, disons que cela passe un peu en force (jusqu'à tourner à vide parfois), et que l'ensemble aurait mérité d'être raccourci d'un bon quart d'heure.

 

Bref, loin d'être parfait, ce spectacle parviendra néanmoins à vous faire rire par ses éclairs de génie loufoques.

 

Avec qui ? C'est open. Et pourquoi pas votre copine très "scène nationale", pour le plaisir de la voir ensuite en plein déni d'avoir pu rire à un truc pareil ?

 

MB

 

1 heure 23'14" et 7 centièmes

1 heure 23'14" et 7 centièmes

 

 

Jacques Gamblin, textes
Bastien Lefèvre, chorégraphie et sélection musicale

 

Au 104,  lieu référencé sous le joyeux patronyme "d'établissement public à caractère industriel et commercial de coopération culturelle" (merci nos énarques), offre un plateau de tout premier ordre pour la création.

C'est ici que Jacques Gamblin et Bastien Lefèvre ont décidé de créer leur nouvelle opus chorégraphique et poétique.

Deux hommes, un élève athlète et son professeur travaillent ensemble à atteindre l'inaccessible étoile du sport.

Contrairement à ce que pense le vulgus, la partie purement technique et physique du métier de sportif ne constitue pas le plus difficile sur le chemin de l'excellence. Il y a d'autres dimensions. C'est par là que nous entraîne le couple élève/coach. Le rapport de confiance aveugle qu'entretient l'apprenti à son maître est ici mis à rude épreuve. Tous les sentiments humains contradictoires émergent dés lors qu'on rentre dans le dur. Mais comme l'impossible est demandé jusqu'à l'absurde, la rébellion devient inévitable. La corde qui unie les deux hommes est alors tendue à rompre. C'est là que tout ce joue. C'est là qu'on franchie ou pas l'invisible plafond qui ne laisse passer que ceux qui le méritent.

Si le langage des corps occupe l'essentiel du spectacle, le texte de Jacques Gamblin souligne habilement l'état psychologique des personnages. Car il s'agit bien d'une dramaturgie qui se déploie sur toute la durée de la leçon : il n'y aura pas, ni pour l'un, ni pour l'autre de retour en arrière !

Magnifiquement mis en scène, ce spectacle sur l'initiation et la transmission bénéficie de la connivence parfaite de deux artistes complémentaires.

 

Bref, que du bon, et cela serait bien qu'ils le jouent de nouveau à Paris.

 

Avec qui ? Avec Madame qui aime la Danse et Monsieur qui préfère le Théâtre.

 

Au 104

 

MB

LES BOUTS DE VAISSELLE

 

LES BOUTS DE VAISSELLE de Jérôme Gaulier

 

 

avec Christine Bétourné, Victoire Cubié, Jérôme Gaulier, Héloïse Lacroix, Julie Macqueron, Camille Prioul, Marion Saussol, Bruno Valayer

 

 

À La Folie Théâtre, situé rue de la Folie Méricourt dans le 11eme, est un lieu de création de qualité pour toute jeune compagnie professionnelle.

La chose se confirme ici avec Les bouts de vaisselle, pièce originale sur la résistance face à l'occupant allemand. L'action se situe à la campagne où de nombreux hommes sont venus se cacher pour ne pas être enrôlés au STO (Service du Travail Obligatoire : il s'agissait d'être envoyé en Allemagne pour remplacer les ouvriers conscrits dans l'armée du Führer.)

L'histoire nous entraine donc dans les péripéties d'un réseau de résistants pas vraiment aguerris : si certains trouvent toujours de bonnes raisons pour ne pas prendre de risques, d'autres sont prêts à tout pour devenir des héros - ou pour plaire à la fille de leur cœur ! Défile alors toute une brochette de personnages : de la bonne sœur soupe-au-lait chef du réseau... au vacher polonais machiste, de la secrétaire de mairie dingue des hommes en uniforme... au jeune ouvrier un peu benêt... de la jeune campagnarde folâtre... au paysan serviable, mais pas très rigoureux. Sans compter les allemands...

On est très proche de l'esprit de Papy fait de la résistance à ceci près, qu'ici, un burlesque assumé cohabite avec un fond plus grave : l'Histoire, la grande, avec ses destructions, ses luttes sociales et ses familles déchirées apparait toujours en filigrane.

La très grande force de ce spectacle est son originalité et sa fraicheur : les comédiens sont tellement attachants qu'on aimerait s’enrôler nous aussi dans leur petite bande de bras cassés !

La mise en scène de Jérome Gaulier - qui signe également le texte - est parvenue à une fluidité qui permet à l'action de ne jamais retomber, à la force comique des situations de donner leur pleine mesure.

En outre, l’interprétation est jubilatoire. Que demander de plus ?

 

Bref, voilà une pièce qui devrait être éligible au Tiers payant !

 

Avec qui ? Mis à part votre ami Léon, directeur de recherche au CNRS et auteur d'un précis d'épistémologie de La Résistance en 12 volumes, tout est permis !

 

À LA FOLIE THÉÂTRE, jusqu'au 31 janvier

 

MB

LA MEDIATION

 

LA MEDIATION de Chloé Lambert

 

 


avec Julien Boisselier, Raphaëline Goupilleau, Chloé Lambert, Ophelia Kolb


Mise en scène : Julien Boisselier

 

Le Poche Montparnasse continue sur sa lancée programmatique qualitative avec ce huis clos familial. (Dommage que le prix du petit verre de blanc au bar du théâtre soit fixé par une ligue anti-alcoolique, mais passons.)

Nous avons donc un couple séparé qui vient tenter une médiation sur injonction du juge aux affaires familiales. Le but : se mettre d'accord, entre autres, sur la garde alternée du petit Archimède (Le rapport avec le célèbre inventeur et mathématicien de Syracuse homicidé par un soldat romain semble ici assez ténu). L'ex-couple est donc reçu par une médiatrice et son assistante qui se révèlent rapidement elles-mêmes en désaccord sur la façon de procéder, et peinent à garder leur neutralité ! Il faut dire que la confrontation est particulièrement tendue entre les géniteurs d'Archimède, et que chaque mot prononcé est reçu comme une provocation par l'autre. Nous sommes donc là au cœur d'une crise où deux êtres qui ne se supportent plus cherchent à faire basculer les témoins de leur côté, et non à s'entendre à minima. Pour schématiser :  lui est un monstre d'égoïsme au look hipster, seulement préoccupé par son business paléontologique, et elle, bien que très femme, une mère poule presque toxique.

Ce texte de Chloé Lambert - qui tient également le rôle de la mère d'Archimède - est particulièrement bien construit, avec une alternance de gravité et de comédie, une progressivité dramaturgique ménageant ses surprises, et une intensité permanente. Les dialogues sonnent justes et sont parfois très drôles !

Julien Boisselier - magnifique - qui outre la réalisation, campe un père immature pathétique avec une énergie non exempte de finesse, Raphaëline Goupilleau - formidable - une médiatrice haute en couleurs alternant gravité et comique, et Ophélia Kolb, avec sensibilité, une jeune diplômée au cœur tendre, mais à la tête bien faite.

Une mise en scène sobre et belle, - et surtout des comédiens excellents - donnent notoirement à ce récit un relief unique.

On regrettera peut-être un peu le pathos du final, mais je chipote.

 

Bref, originale et bien menée, cette pièce est à voir absolument. Eurêka !

 

Avec qui ? Évitez d'y trainer vos amis Marlène et Franck, chez qui il commence à y avoir de l'eau et du gaz à tous les étages. Sinon, c'est open.

 

MB

LA VALSE DU HASARD

LA VALSE DU HASARD de Victor Haïm

 


 
Avec Marie Delaroche, Patrick Courtois
Mise en scène : Carl Hallak, Patrick Courtois

 

 

Le Studio Hébertot est l'une des rares "petites" salles de Paris où, tout en étant assis sur un siège normal, le dénivelé des gradins vous évite d'avoir à esquiver la tête du spectateur assis devant vous . C'est rien, d'accord, mais c'est reposant.

Donc, La valse du hasard, texte de 1986 du prolifique Victor Haïm, raconte l'histoire d'une femme encore jeune qui vient de se tuer en voiture. Elle se retrouve alors face à une sorte de juge - l'archange Gabriel, selon la religion chrétienne - à l'apparence ici d'un chef de gare à la fausse bonhommie. Devant ce petit fonctionnaire-croupier chargé de peser son âme, elle va devoir participer à un jeu dont elle ne connaitra jamais entièrement les règles, mais dont la finalité est claire et terrible : Enfer ou Paradis !

  Nous assistons donc à un jeu du chat et de la souris qui pousse la victime à se dévoiler toujours davantage (seule la vérité marque des points). Mais rien ne semble jamais convenir vraiment à ce Cerbère mâtiné de Sphinx qui semble parfois réagir de façon arbitraire ou bien outrepasser son rôle.

L'absurdité apparente de cette psychostasie (pesée des âmes) renvoie habilement à l'absurdité qui régente aussi le monde des vivants : il n'y a pas plus d'ordre et de sens dans un monde que dans l'autre !

Les deux comédiens sont bons, la mise en scène sans reproche, le décor est beau et inventif, les dialogues sont plutôt brillants (comme souvent chez Haïm), mais force est de constater qu'on s'ennuie un peu, qu'il flotte sur tout ça un air de déjà vu. Je pense que cela est due à un texte dont la dramaturgie semble figée, en ce sens que la position des personnages est identique au début comme à la fin.

 

Bref, cela tourne donc un peu à vide, genre exercice de style, et si cela reste plaisant, l'ensemble fait un peu convenu.

 

Avec qui ? Préférez les ascendants aux descendants.

 

MB

LA GUEULE DE L'EMPLOI

 

LA GUEULE DE L'EMPLOI de Serge Da Silva

 

 

 

En alternance : Nicolas Biaud-Mauduit, Laurent Hugny, Arnaud Schmitt, Serge Da Silva, Francois Raison, Mathieu Heribel
Mise en scène : Maxime Lepelletier

 

Cela faisait un siècle que je n'étais pas venu voir une pièce au Mélo d'Amélie. Ne me demandez pas pourquoi, je l'ignore. Peut-être le lieu est-il trop typé "grosses comédies" ? En tous cas, en ce lundi où bien des théâtres font relâche, le Mélo, lui, fait le plein (La direction prend même un peu trop son public pour des sardines d'ailleurs, mais passons...).

Bonne inspiration donc que de venir à ce spectacle dans lequel des candidats banquiers se disputent le même poste. Trois hommes, aussi différents qu'on puisse l'être : un golden boy imbuvable, un looser professionnel qui n'arrive même pas à obtenir un café de la machine, et un type vêtu d'un improbable costume turquoise persuadé qu'il a la baraka. Comme dans le Premier d'Israël Horovitz, il n'y a pas de place ici pour les faibles, et l'âme de chacun a vite fait de se dévoiler quand l'enjeu se précise.

Jouant sur les deux tableaux du contexte social et de la comédie de situation, la confrontation est d'autant plus drôle que l'ambiance devient glauque. Les scènes où les candidats répondent aux questions lors des entretiens individuels constituent l'acmée de ce spectacle cruel et souvent désopilant.

Pour caricaturaux qu'ils soient les personnages ont tous une vérité et une profondeur : Laurent Hugny est irrésistible en pauvre type qui a perdu d'avance, Serge Da Silva (également auteur de la pièce) est formidable en histrion qui se rêve en Bruce Lee, et Mathieu Heribel parfait en jeune cadre dynamique prêt à tout.

 

Dans une mise en scène fluide, cette pièce embarque facilement le public dans un rire sans vulgarité.

 

Avec qui s'y rendre ? Une jolie frangine qu'on espère décoincer. Ça peut constituer une excellente première étape.

 

MB

FIN DE SERIE

FIN DE SÉRIE de La Cotillard Compagnie

 

 

 

avec Alan Boone, Jean-Claude Cotillard, Zazie Delem

 

 

 

Au Vingtième Théâtre, lieu important de création menacé de fermeture (on marche sur la tête en ce moment), bonne pioche avec ce spectacle en grande partie sans dialogues, mais pas sans univers sonore : Fin de Série (en espérant que ce titre ne soit pas prophétique pour ce beau théâtre.)

Donc, un couple, manifestement plus près de la fin que du début, partage un appartement démodé, peuplé d'animaux mécaniques. Chaque petit geste du quotidien est dés lors prétexte à un combat muet et sans pitié où l'amour depuis longtemps oublié, a laissé place à une cohabitation sournoise. Chacun défend bec et ongles un territoire menacé par l'autre qui cherche à imposer ses rituels, ses obsessions et ses petites manies. Dans le rabougrissement citadin de ces vies sans perspectives, nous ne sommes pas loin parfois de l'univers poétique et cruel de Sempé. Reste pour finir les exigences du corps, les soubresauts d'une sexualité problématique, et surtout l'envie de voir l'autre tourner les talons ne serait-ce qu'un instant. Mais ces petits retraités sont aussi victimes de la modernité et du néo-hygiénisme qui prennent ici les traits d'un médecin-training partner-camelot dénué de tout scrupule. Ce docteur Gadget aura une solution à tous les maux de la vieillesse. Matériel et conseils tarifés, il va sans dire.

Spectacle burlesque extrêmement rodé, Fin de Série, nous entraîne par l'absurde dans la décadence d'êtres laminés par l'existence, et d'une réponse sociétale placebo qui manifestement ne sauvera pas le monde.

Les trois comédiens sont tout simplement exceptionnels dans une mise en scène au cordeau.

 

Bref, c'est cruel et drôle. Vraiment drôle et parfaitement cruel.

 

Avec qui ? Amenez-y vos vieux. Ils vont adorer.

 

MB

LES LAPINS SONT TOUJOURS EN RETARD

 

LES LAPINS SONT TOUJOURS EN RETARD de Ariane Mourier

 

 

 

 Mise en scène David Roussel

 

Avec Cyril Garnier, Yannik Mazzilli, Ariane Mourier, Aude Roman, Loïc Legendre

 

Le Théâtre des Béliers parisiens continue de jouer sa petite musique bien à lui et sa programmation cultive une fraîcheur stimulante. C'est encore le cas avec ces "Lapins sont toujours en retard".

Pour faire bref, je dirais qu'il s'agit de l'histoire d'une mythomane qui a un don d'ubiquité (vous me direz, tous les mythos souffrent quelque part de dédoublement de la personnalité.) D'ailleurs, n'en parle-t-elle pas à un type qui ressemble à un psy, mais qui a des méthodes de flic ? Et pour rester chez les bourres, qui est cette sœur jumelle inspecteur de police au cœur dur comme un caillou ? Alors, Alice, fable ou affabulations ? En tous cas, on a tout de suite à la bonne cette petite fille dans un corps de femme qui se débat pour trouver sa place dans une société où les hommes font un peu pitié à voir. Car c'est là le vrai sujet de la pièce : comment trouver l'être parfait quand on est soi-même si plombée ?

Défile alors une galerie de personnages savoureux autour de son avatar sororal : commissaire de police expert en bavures, meilleure copine et mari de celle-ci, policier de base bas de plafond, prêtre.

Si chaque saynète constitue un morceau du puzzle de l'histoire d'Alice au pays des hommes, elle n'en brouille pas moins exprès les pistes, n'offrant au regard qu'un trou de serrure à la fois. Cette méthode fractale et pointilliste du récit fonctionne grâce à un texte toujours en mouvement qui se joue des clichés et des codes. Tout est fluide ici, de la scénographie à la direction d'acteur. Servie sur un plateau par cinq comédiens tout en fantaisie, cette comédie passe comme un songe.

Mon seul regret concerne le visuel de l'affiche, pertinent dans l'idée, mais franchement assez repoussant dans l'esthétique.

 

En résumé, spectacle tout en finesse, drôle et sensible.

 

Avec qui ? Une femme-enfant qui ne se prend pas pour une princesse.

 

MB

 

LES VOISINS DU DESSUS

LES VOISINS DU DESSUS

de Laurence Jyl

 

 

avec Didier Constant, Bernard Fructus, Jean-Baptiste Martin, Déborah Krey

 

 

De retour à la Comédie Bastille où j'ai eu la chance d'assister à d'excellents spectacles, je suis un peu cueilli à froid.

Donc, ouverture de ma saison critique (pas très en avance, certes) par une comédie dont chaque élément est désopilant, hormis l'ensemble.

Jugez plutôt : un jeune couple bon chic bon genre - Biquet et Biquette - qui vient d'emménager dans une maison moche se voit harceler par des voisins bariolés comme des perroquets géants ! Ah oui, j'oubliais l'essentiel : le couple trublion est composé de deux hommes : un ménage gai !

Vous avez ici l'argument principal de la dramaturgie : les gays sont bruyants, les gays sont immatures, les gays sont toujours excités, les gays sont lurons (je sais, je sais). Bref, les gays sont gais ! Et nous voilà parti pour 1h30 de jeux de mots lourdingues et parfois surannés.

Bon, je serais injuste si je ne parlais pas de l'idée principale de la pièce qui elle n'a rien de mauvaise en soi : ce couple d'homosexuels désire un enfant et compte bien sur les jeunes arrivants pour combler ce vide. Hélas, la qualité du texte qui sent le formol et l'indigence de la mise en scène ne sont pas à la hauteur de ce sujet toujours actuel et délicat. Comme d'habitude, les comédiens se débattent pourtant avec vaillance (surtout Didier Constant qui donne une vraie profondeur à son personnage.) Sinon, mention spéciale au décor qui allie laideur et amateurisme.

 

Voilà, si vous conservez l'envie de vous y précipiter, je n'y serais pour rien.

 

Avec qui ne pas y aller ? Vos amis gays et lesbiens.

 

MB

 

THÉRAPIE ET CONFESSIONS

 

 THÉRAPIE ET CONFESSIONS de Jean-Paul Le Guenic

 

 

Avec  Pascal Pilat, Jean-Claude Martin

Mise en scène : Patrick Gay-Bellile

 

 

Sous la cendre...

 

Deux anciens amis de fac se retrouvent 30 ans plus tard : l'un est devenu un psy de renom, l'autre un moine cistercien.

En clair, si l'un se coltine le monde tel qu'il est, l'autre en vit à l'écart selon les rituels de son Ordre.

C'est le psychanalyste qui est venu retrouver l'homme de foi. Lui, l'interventionniste militant de la psyché humaine qui parcourt tous les continents à l'écoute des traumatismes causés par la folie de ses semblables. Lui, le voltairien plus libre penseur qu'anti-clérical, le rationaliste, le pragmatique, et parfois le trop médiatique défenseur des droits fondamentaux.

D'emblée, une double question est posée : que vient chercher ici cette célébrité - plus habituée aux hôtels de luxe qu'aux cellules monacales - chez ce vieux camarade qu'il n'a pas revu depuis si longtemps ? Et pourquoi maintenant ?

 

Si l'on peut émettre un parallèle littéraire avec cette histoire à double déclics, c'est bien avec Les Braises, le chef-d’œuvre de Sandor Marai : comme dans le roman du hongrois, il est question de la rencontre de deux amis après un laps de temps considérable - l'un vivant quasi-cloîtré, l'autre aux antipodes - d'une réflexion très poussée sur le sens de la vie, et surtout, surtout ...d'une femme qui marqua jadis l'esprit des deux hommes en lettres de feu.

 

Pièce sur la passion et la compassion, ce dialogue à la dramaturgie efficace - s'il s'autorise parfois quelques facilités - finit par toucher sa cible.

La mise en scène - d'une sobriété parfaite - ne cherche pas l’esbroufe et nous donne à écouter un texte qui ne laissera personne indifférent.

Côté interprétation, si le psychanalyste est incarné avec justesse et sensibilité, c'est le personnage du moine qui nous frappe tant le comédien pétri de rudesse et d'humanité semble tout droit sorti de son monastère le temps de la représentation !

 

En résumé, un spectacle certes classique, mais tenu.

 

Avec qui ? Vos parents.

 

 A 20h20, à L'Espace Saint-Martial, Festival d'Avignon OFF 2015

 

MB

LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE

 

 LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE d'Octave Mirbeau

 

avec : Florence Le Corre - Person, Philippe Person

 

Metteur en scène : Philippe Person

 

Du potentiel érotique de la domesticité...

 

 

C'est Célestine qui ouvre le bal. Normal : c'est elle "la femme de chambre". Dans cette adaptation, elle vient juste de publier le roman de sa vie de domestique. Elle est donc interviewée sur un plateau et se met à raconter les bonnes feuilles : son arrivée chez les Lanlaire, petits bourgeois ridicules et obsessionnels, son voisinage avec le délirant Capitaine Mauger et surtout sa rencontre avec l'inquiétant jardinier-cocher Joseph.

Condenser en 1h10 et transférer aux années 70 le pavé dOctave Mirbeau était une gageure tant le récit est foisonnant, et surtout ancré dans la grande époque de la domesticité : le 19°. Si l'adaptation du roman de Mirbeau est fréquente au théâtre, le choix d'une période aussi proche de nous est étonnante. Car, si à la limite la France des années 50 vivait encore sur un modèle conservateur et passéiste, celle de Mike Brant et de Patrick Juvet, n'était plus tout à fait la même après 68. Même en province. Cela pèse un peu sur la compréhension du personnage de Célestine (et de celui de Joseph) dont les choix s'expliqueraient dans une France corsetée où il était rare de s'élever socialement, mais beaucoup moins dans celle de la libération sexuelle et de la fin des Trente Glorieuses.

Bon, une fois cette constatation faite, ne boudons pas notre plaisir : ce spectacle est ludique et attachant, les décors colorés et astucieux, l'enchainement des scènes fluide.

Et puis il y a Célestine, sa vigueur, sa lucidité et sa cruauté. Florence Le Corre s'en sort très bien - bonne exploitée prête à tout pour (sur)vivre - restituant à ce personnage toute son ambiguïté :

« Chez moi, tout crime - le meurtre principalement – a des correspondances secrètes avec l’amour… Eh bien, oui, là !… un beau crime m’empoigne comme un beau mâle… »

Et effectivement, on voit bien que ce qu'y l'attire irrésistiblement chez Joseph, c'est l'idée qu'il pourrait être un meurtrier. Et c'est là que réside la vérité terrible de l’œuvre de Mirbeau, au-delà et en deçà de la charge sociale : le crime et la sexualité sont les deux faces d'une même pièce.

 

Côté interprétation, la qualité est indiscutable, même si je pense qu'il faudrait resserrer les boulons pour les scènes à deux : même s'ils sont volontairement poussés vers la comédie, les personnages incarnés par Philippe Person manquent de vérité (à l'exception de Joseph), on ne sent pas assez la tension chez eux, surtout dans les scènes clés avec Célestine.

 

Bref, malgré un choix d'époque discutable et un rodage en cours, on sort de là tout content d'un spectacle plein de fraîcheur. Et puis le visuel de l'affiche est certainement l'un des meilleurs du Festival.

 

Avec qui : un(e) littéraire. Prévoir un débriefing à la sortie.

 

20h15 Théâtre Le Petit Chien, Festival Avignon OFF 2015

 

MB

A PLATES COUTURES

 

 A PLATES COUTURES de Carole Thibaut

 

 

 

Avec : Angeline Bouille, Barbara Galtier, Chantal Péninon, Simon Chomel, Claudine Van Beneden

 

 

Mise en scène : Claudine Van Beneden

 

Affaire Lejaby : des dessous pas très sexy.

 

Après "Aubade" en 2009, ce fut le tour de "Lejaby" (Yssingeaux) en 2010 de voir fermer son site de production. En France, on ne compte plus les délocalisations de l'appareil productif, ainsi que les luttes sociales inhérentes : de Continental à Goodyear en passant par STmicroelectronics, la liste noire des boites qui sont allées voir ailleurs si la main d’œuvre était moins chère (et qui se remboursaient la différence) serait longue.

Mon prof d'Histoire-Géo m'avait expliqué, nous étions en 80 (eh oui...) que le monde avait changé le jour où l'on avait pu faire faire le tour de la planète à une chaise pour 20 francs (3 euros pour les plus jeunes). Nous en sommes toujours à payer les conséquences de cette circumnavigation à prix cassé ! Le monde change, adaptez-vous ou mourrez ! Le credo ultra-libéral est clair.

Dans le cas de la confection de luxe, l'arnaque est d'autant plus ignoble que les marges sont colossales, et qu'une délocalisation à l'étranger est juste une façon de s'en mettre un peu plus plein les fouilles. Mais tout cela vous le saviez déjà.

Le spectacle insiste lui sur le côté humain de cette lutte inégale : la prise de conscience, la solidarité, le courage : elles sont sublimes ces ouvrières avec ou sans dessus dessous. Chacune dans son histoire, retrouvant peu à peu sa dignité de citoyenne, de femme. Jetées comme de vieux torchons par leur employeur qui a organisé artificiellement les difficultés du site, manipulées par les politiques (bonne scène où l'on peut reconnaitre un Montebourg cocaïné venu faire son show) les Lejaby gardent la tête haute envers et contre tout.

Cependant, si la cause est bonne, le spectacle manque un peu de fraîcheur. Tout cela a déjà été vu et un tel sujet mériterait plus d'audace. La succession des scènes paraissant un peu convenue.

 

Bref, c'est de la belle ouvrage, les comédiennes sont formidables d'humanité et de présence, mais ça n'apporte rien de nouveau. Et c'est dommage.

 

Avec qui ? Ceux qui aiment les belles histoires qui finissent mal.

 

A 12h00, au Théâtre du Roi René, Festival OFF d'Avignon 2015

 

MB

LE CAS DE LA FAMILLE COLEMAN

 

 LE CAS DE LA FAMILLE COLEMAN de Claudio Tolcachir

 

 

avec : Fanny Aubin, Guillemette Barioz, Arnaud Dupont, sylvie feit, Kamel Isker, paul jeanson, elise noiraud, boris ravaine, Julien Urrutia

 

Mise en scène : Johanna Boyé

 

Bienvenue chez les Groseille !

 

Chez les Coleman on est fauché de génération en génération. C'est le règne du système D, entre chacun pour soi et un minimum de solidarité familiale quand même. Seule la fille de la famille tente de gagner sa vie classiquement. Mais sa petite entreprise de couture à domicile coincée entre le canapé et la table de cuisine ne risque pas de la sortir de là. D'autant que de ses deux frères, l'un est un simplet (qui a parfois des fulgurances de compréhension redoutables) et l'autre un taiseux, teigneux, qui vit de petits trafics minables. Leur mère (le mari n'est plus là) est quant à elle follette et immature, et la grand-mère bien brave, mais usée.

Nous avons en outre :

La mère qui couche avec son fils (le simplet).

La sœur qui couche avec son frère (l'autre).

Vous me direz que la barque est bien chargée, et c'est vrai que même si tous vos chakras sont ouverts, ce n'est pas facile de se réclamer d'une telle famille !

C'est pourtant ce que doit faire la seconde fille, l'ainée, (executive woman en tailleur, bégueule et coincée) qui a réussi sa vie en dehors du cocon familial, et qui réapparait quand la grand-mère tombe malade. Or, si elle ne manque pas de courage, elle appartient à un monde où l'on sait se tenir, et les débordements de sa tribu d'origine la révulsent. Il faut dire qu'ils sont gratinés, les Coleman ! Toujours affamés, sales, voleurs, se bagarrant et s'embrassant à tout propos : quand ils débarquent dans la clinique immaculée de son amant (on se trompe beaucoup chez les bourgeois) - c'est la panique !

Deux autres personnages complètent la galerie : le médecin et le chauffeur. On ne croit pas une seconde à la vérité de leur personnage : les comédiens n'y sont pour rien d'ailleurs.

Bref, malgré l'énergie et la qualité pro du spectacle, on s'épuise à comprendre le pourquoi d'une telle démonstration. Ça crie, ça s'agite, et au lieu de nous émouvoir, ça nous ennuie.

A force d'en rajouter dans l'abject, tout cela a même un côté monstrueuse parade finalement assez étrange.

 

Avec qui ? Franchement, je me le demande.

 

Au théâtre du Roi René, Festival OFF d'Avignon 2015

 

MB

LE MARIAGE DE M. WEISSMANN

 

 LE MARIAGE DE M.WEISSMANN  d'après le roman Interdit de Karine Tuil

 

avec Jacques Bourgaux, Mikaël Chirinian, Bertrand Combe

 

Mise en scène Salomé Lelouch

 

Être ou ne pas être... Juif ?

 

Imaginez la scène : vous vous appelez Weissmann, vous êtes le seul survivant d'une famille déportée et exterminée dans les camps, vous êtes croyant et pratiquant, vous habitez rue des Rosiers, vous possédez un chandelier à 7 branches et saucez très certainement votre goulasch avec des bagels, et pourtant, le jour où vous vous décidez à épouser une femme (à 70 balais quand même !), un petit con de rabbin qui vient juste de naitre vous refuse le mariage juif sous prétexte que vous ne pouvez pas prouver que votre mère l'était ! Admettez que la plaisanterie va loin ! D'autant plus que votre promise ne veut épouser qu'un juif certifié !

Vous voilà donc contraint à la solitude pour le restant de vos jours. Mais au-delà de cette frustration, c'est votre psychisme qui en prend un coup : si vous n'êtes pas juif, qui êtes vous ? Un goy ? Mais le vieux juif que vous demeurez être ne supporte pas ce nouvel arrivant ! Vous commencez alors à filer un mauvais coton en abritant deux consciences, deux cultures, deux identités dans votre tête !

Et puis, depuis que vous n'êtes plus tout à fait entièrement juif, votre chat vous regarde bizarrement...

Bref, rien ne va plus !

Le mariage de M.Weissmann interroge par l'absurde l'identité humaine à une époque (la nôtre) où les débats sur le droit du sang et du sol ressurgissent comme jamais.

La fracturation du pauvre Monsieur Weissmann en deux entités antinomiques est habillement mise en scène et interprétée.

 

En résumé, spectacle archi-rodé, drôle et émouvant.

 

Avec qui ? C'est très open. Évitez quand même d'y trimballer votre vieux pote militant au PS, déjà en plein dédoublement de personnalité. On ne sait jamais.

 

A  17h45, au Théâtre des Béliers, Festival Avignon OFF 2015

 

MB

MANGER

 

 MANGER

 

avec Delphine Lafon, Xavier Pierre, Benjamin Scampini, Ludovic Pitorin


Mise en scène : Ludovic Pitorin

 

 

Ça se boit comme du petit lait.

 

Spectacle burlesque, chanté et même dansé : si la forme est légère, le fond (de l'assiette ) est grave.

On s'amuse beaucoup à entendre ces quatre comédiens-clowns nous expliquer que nous sommes en train de nous empoisonner, que dans chaque aliment se cache tout un tas de saloperies, que la terre est foutue, et que nos cerveaux sont envahis par les noms de marques jusqu'au délire. Il faut dire qu'ils sont diablement habiles : se transformant sans cesse, donnant l'impression d'être quinze alors qu'ils ne sont que quatre. La fluidité du spectacle est en effet exceptionnelle, comme la beauté et l'inventivité des lumières. C'est du pro de chez pro.

Mais tout cela ne serait rien s'ils ne savaient nous toucher jusqu'au cœur en changeant de focale : du constat global du productivisme agro-chimique... à notre être dans ce qu'il a de plus intime dans sa relation avec la nature, ils nous guident dans les cercles de l'enfer où l'individu n'est rien, et le rendement le saint Graal.

La scène tragi-comique du procès de l'agriculture intensive est parfaite : caricature féroce de notre monde occidental où la raison du plus fort est plus que jamais la meilleure...

<<En 50 ans, les vers de terre ont pratiquement disparu. D'ailleurs les agriculteurs aussi.>>

 

On sort de là en ayant mal à la mâchoire et froid dans le dos.

 

Spectacle qui devrait être déclaré d'utilité publique et remboursé par la sécu.

 

Avec qui ? Vos enfants afin qu'ils cessent d'avaler n'importe quel aliment que vous leur tendez.

 

ESPACE ALYA, Festival OFF d'Avignon, jusqu'au 26 Juillet

 

MB

LOIN DE LINDEN


 LOIN DE LINDEN de  Veronika Mabardi

 

avec Valérie Bauchau, Véronique Dumont, Giuseppe Lonobile

 

Mise en scène Giuseppe Lonobile

 

 

Pas loin du tout bon .

 

Le Théâtre des Doms, outre une cour arborée au pied des remparts papaux où l'on peut se désoiffer (il fait très chaud en Avignon en ce début de festival) - propose le meilleur de la création scénique belge francophone.

Encore une fois la chose est vérifiée par ce spectacle hyper-sensible où deux gentilles dames viennent nous confronter à la brutalité du monde. L'une est flamande, l'autre plutôt cosmopolite. Mais si l'une est la fille du Garde-chasse de Linden, l'autre est celle d'un général célèbre. Malgré le fait d'avoir passé leur jeunesse presque côte à côte, elles ne se connaissent pas, : au château de Linden, à cette époque, les classes sociales demeuraient parfaitement étanches.

C'est le petit fils qui a convoqué ses deux grand-mères. Nous sommes à présent hors du temps, soumis au désir de cet homme déraciné de comprendre son passé, celui de son histoire familiale. 

Pourtant, la rencontre a bien eu lieu en 1960. Les deux femmes se retrouvaient là pour le mariage de leur enfant respectif (ses parents, donc). Et il semble que rien ne se soit passé entre elles, que rien ne soit passé.

Le choc des classes sociales est en effet le sujet de cette pièce dans laquelle la Grande Histoire est mainte fois convoquée.

Le mélange du formel et de l'informel dans les dialogues est d'une rare subtilité : aucune lourdeur didactique ne vient entacher la force des témoignages et la complexité des rapports.

 

Une pure merveille.

 

Avec qui ? Seul, ou alors très bien accompagné(e).

 

Théâtre les DOMS, Festival OFF d'Avignon 2015, 20H00

 

MB

CHÈRES SUZANNES

 CHÈRES SUZANNES de et avec Julie Macqueron et Victoire Cubié

 

 

Thrasymaque, il y a un bail, disait : «La justice est l’obéissance à l’intérêt du plus fort»

 

De La République de Platon au Meilleur des Mondes de Huxley en passant par Utopia de Thomas More, sans oublier Les lettres persanes de Montesquieu, la méthode consistant à délocaliser un récit pour exposer nos propres dysfonctionnements par effet miroir a fait ses preuves. Ici, c'est la Zuzazonnie, île exotique et nucléarisée, peuplée de Zuzanes et de Lapiningus octomulus autochtones, où règne la société Oui-Oui Capital, à la fois unique employeur et gouverneur auto-proclamé de la petite république bananière.

Vous l'avez deviné, nous sommes ici dans le monde de la dérision où les travers de nos sociétés occidentales sont impitoyablement moqués : concentration des richesses et du pouvoir, show télévisé permanent et coupures pub, hypocrisie des journalistes et auto-satisfaction des experts, tendance au pathos au détriment de la réflexion, traitement "social" du chômage, bref nous nous sentons immédiatement comme chez nous en Suzazonnie !

Spectacle pêchu au texte incisif, format à la fois court et musclé, Chères Suzannes nous embarque dans un monde qui pour paraître loufoque n'en est pas moins possible (et déjà bien amorcé) : celui de la société de demain où il n'y aura bientôt plus de place pour les faibles. Fonctionnant sans cesse sur le couple dominant/dominé, la pièce nous surprend toujours par son inventivité et sa fraîcheur.

Julie Macqueron et Victoire Cubié jouent tous les personnages de cet État confetti avec aisance et gourmandise. Elles signent également texte et mise en scène ! Tout cela est bien vu, drôle et parfois trash ! On en redemande !

 

Cela peut encore aller plus loin certes, notamment en renforçant les moyens scénographiques, mais le voyage est déjà bien décapant !

 

Avec qui ? Votre cousin qui s'emmerde à Bordeaux. Puis le faire enchaîner avec un concert rock, et le finir par un food-truck africain !

 

A l'Aktéon, les mercredi et jeudi jusqu'au 18 juin (+ dernière le samedi 20 juin)

 

 MB

UNE FAMILLE AIMANTE MÉRITE DE FAIRE UN VRAI REPAS

 UNE FAMILLE AIMANTE MÉRITE DE FAIRE UN VRAI REPAS de Julie Aminthe

 


Avec Olivier Faliez, Fanny Santer, Marie-Céline Tuvache

 

La famille est une lutte sans classe.

 

Le Lucernaire a eu encore une fois la main heureuse en programmant ce spectacle exigeant et inventif.

L'histoire en bref. Dans cette famille rien ne va plus : la mère commence manifestement à fondre un fusible, le père l'a visiblement déjà fondu, quant aux enfants, s'ils font ce qu'ils peuvent pour maintenir un semblant de normalité, le prix à payer est de plus en plus lourd pour eux. Il semble pourtant qu'il y ait des raisons objectives à cette débandade générale, mais les non-dits et le contexte social pèsent sur les corps et les âmes : il n'y a pas d'issues de secours ici !

De l'hyper-affectivité de la mère qui voudrait réunir tout le monde autour d'un repas qu'elle n'est plus capable ni de cuisiner, ni de financer, à la phobie hygiéniste du père qui tyrannise l'entourage à coups de lingettes microfibrées, en passant par le garçon qui se réfugie dans les jeux violents, jusqu'à la fille de 16 ans qu'angoissent déjà les problèmes de retraite, on sent bien venir la catastrophe.

On remarque d'emblée la qualité du texte de Julie Aminthe, dont les phrases toutes en spirales enferment ses personnages dans des camisoles invisibles. La famille n'en est pas moins montrée avec justesse et tendresse, et l'espoir que les enfants ne tombent pas dans le même piège que leurs parents est suggéré.

La mise en scène de  Dimitri Klockenbring est sobre, précise. Le choix du découpage de l'espace domestique en trois entités tels des tatamis est excellent. Rythmée en tableaux, l'histoire avance vite, en écartant un parti pris trop réaliste, nous sommes toujours un peu pris de court, désorientés, et cela contribue à l'intérêt de l'ensemble. Rien de convenu dans ce spectacle bref et tendu !

Gros travail également sur la lumière et sur le son qui apportent vraiment pour une fois au spectacle une dimension supplémentaire.

Seul bémol, un démarrage un peu mouligas avec une mère à la voix exagérément horripilante au début. Mais je chipote.

Côté comédiens, chacun donne peu à peu à son personnage une vérité troublante. Une réussite !

 

En résumé, avec cette pièce nous sommes ici dans le cœur battant du vrai Théâtre où se réinvente sans cesse la vie et la façon de la montrer.

 

Avec qui ? En famille, avec la promesse de faire après le spectacle, un vrai repas.

 

Au Lucernaire, jusqu'au 28 juin

 

MB

OPEN SPACE

OPEN SPACE de Mathilda May

 

 

avec Stéphanie Barreau, Agathe Cemin, Gabriel Dermidjian, Loup-Denis Elion, Gil Galliot, Emmanuel Jeantet, Dédeine Volk-Leonovitch

 

 

Il n'a pas d'époque ce bureau (pardon, cet Open Space) ou plutôt, il les a toutes : des années 30 à nos jours, on y trouve de tout. C'est à la fois familier et absolument impersonnel, du pur fonctionnaliste, mais avec des placards démesurés, une zone fumeur étroite comme une cabine d'essayage, un ascenseur qui évoque une tour interminable, une machine à café effrayante comme un Moloch. On pense tour à tour à Métropolis, à Playtime, à Brazil : ici, l'humain n'est pas le bienvenu.

L'Humain, justement, c'est le pool de collègues qui arrive groupé pour faire fonctionner cette entité qui ne connait que l'efficience et la rentabilité. Nous ne saurons jamais précisément l'activité de cette compagnie, une chose est sûre, elle produit de l'argent.

Ce n'est pourtant pas le silence feutré des lieux de pouvoir qui règne ici, mais les bruits des téléphones et des claviers : nous sommes dans un lieu de production.

L'idée parfaite de la mise en scène de Mathilda May se tient dans le parti pris d'avoir éliminé le langage ordinaire au profit d'une écume sonore, d'un savant mélange de bruitages et d'onomatopées. Couinement des sièges, choc des talons, mille petits bruits de la vie de bureau ponctués de gloussements, d'exclamations et parfois de phrases incompréhensibles, sabir drôlatique d'un monde où chacun communique en vase clos.

L'organisation de la vie de bureau en "Open Space" que nous expose la pièce, n'est décidément pas celui d'une modernité heureuse qui aurait triomphé de la hiérarchie et du cloisonnement, mais celui d'une société qui entend rentabiliser l'espace et accroitre le contrôle social de tous sur chacun.

C'est d'ailleurs la force de ce spectacle : rien n'est dit, tout est montré, donc tout est suggéré.

Les individus d'Open Space ne sont pourtant pas des robots indifférenciés. Chacun, au contraire, joue sa petite musique, possède ses propres façons de faire, révèle ses manies, ses obsessions et ses phantasmes. S'ils sont tenus par le "système", ils n'en sont pas moins rentré en résistance à leur manière.

Préserver la part d'humanité de chacun dans une organisation où les graphiques de performances ont la force de la loi, c'est tout l'enjeu de ce qui se joue sur scène, avec l'employé placardisé et suicidaire (excellent Emmanuel Jeantet) dont tout le monde se fout, la secrétaire irréprochable qui s'envoie des rasades d'alcool en douce, le golden boy (très bon Loup-Denis Elion) qui attirent les femmes plus par jeu que par goût, l'employée complexée (étonnante Agathe Cémin) qui se rêve en fille de cabaret...

 

En bref, un spectacle très chorégraphique offrant à qui le voudra une prise de conscience salutaire en s'amusant.

 

Avec qui ? Evitez d'y traîner votre copine de Sartrouville qui totalise 20 ans de secrétariat de direction dans une grande société d'assurance, et qui, à ce titre, est totalement lobotomisée.

 

Jusqu'au 5 Juillet, au Théâtre de Paris

 

MB

LE MARIAGE NUIT GRAVEMENT A LA SANTE

 

LE MARIAGE NUIT GRAVEMENT A LA SANTE de Elodie Wallace et Pierre Leandri

 

 

avec en alternance : Rui Silva, Elodie Wallace, Clément Naslin, Sophie Legrand, Julien Gaetner, Virginie Caloone, Pierre-Louis Jozan, Joseph Gallet, Emmanuelle Gracci, Armonie Coiffard, Yan Richard, Juliette Marcelat, Sébastien Pére

 

 

Homme au foyer, femme au charbon ! (et belle-mère au tison...)

 

Bien décidée à passer la soirée avec son homme dont c'est l'anniversaire, Sophie s'échappe d'une réunion professionnelle et rentre chez elle. Hélas, sa (presque) belle-mère a choisi précisément ce soir-là pour faire sa connaissance. Il faut dire que cette dernière a des idées bien arrêtées sur le mariage et sur le rôle de la femme dans le couple. Or, pour avoir la paix, son fils lui a menti : elle ne sait pas qu'il est « homme au foyer » et que c'est Sophie qui gagne l'argent du ménage. Sur cette situation intenable vient se greffer le boss de la jeune femme, qui n'entend pas se passer d'elle pour sa présentation publicitaire. Bon, vous l'aurez compris, nous sommes-là dans un pur comique de situation.

 

Si l'on oublie un début un peu pénible où les personnages apostrophent le public – il y a des gens qui aiment, c'est vrai – le talent et l'énergie des comédiens rendent assez plaisant l'enchaînement des séquences (très bon Clément Naslin en particulier). Quiproquos amusants, répliques qui font mouche, on ne s'ennuie pas à regarder cette pièce qui gagnerait tout de même à être un peu plus musclée tant du côté de l'histoire que de l'écriture. Disons que ça passe un peu en force. Le côté interactif – qui revient à trois reprises - semble notamment problématique, en ce sens qu'en faisant tomber le quatrième mur, on fait sortir le spectateur de l'illusion de la représentation et du déroulé de l'histoire. Si ce n'est pas un problème en One-Man-Show, ça fait un peu bouche-trou dans une comédie. Autre petit bémol : le décor fait vraiment cheap. C'est dommage dans un spectacle pro.

 

En bref, c'est somme toute assez marrant et peut être programmé un soir où l'on a envie de se détendre.

 

Avec qui ? Clairement entre potes et potesses.

 

Jusqu'au 31 Août, Théâtre Les Feux de la Rampe

 

MB

APPELS EN ABSENCE

♥♥

APPELS EN ABSENCE (Dead man's cell phone) de Sarah Ruhl

 

avec Nathalie Baunaure, Fiamma Bennett, Yves Buchin, Dorli Lamar, Audrey Lamarque (en alternance avec) Emily Wilson, Marc Marchand

 

Pensez à éteindre votre téléphone portable (avant de mourir).

 

Vous êtes au restaurant et le portable de votre voisin de table n'arrête pas de sonner sans que son propriétaire ne daigne décrocher. Excédée, vous finissez par lui faire une réflexion, puis pensant qu'il est peut-être sourd, par décrocher à sa place. Vous venez de mettre l'oreille dans un engrenage fatal. Car, quand vous reposez le téléphone, le type s'écroule au sol.

C'est ce qui arrive à Jean (prononcer Gin), et le mec mort s'appelait Gordon. (Les lecteurs attentifs et soûlographes patentés ont vu que cela nous donne « Gordon's Gin ». Mais refermons cette page de publicité.)

Or, Jean est une drôle de fille. Elle a gardé le téléphone du mort, répond à ses appels, rentre en contact avec ses amis, sa famille, sa femme et sa maîtresse. Et surtout réinvente la cartographie des sentiments de Gordon pour plaire à tous, en imaginant des mots qu'il n'a pas prononcés, des phrases qu'il n'a pas écrites, des attentions qu'il n'a pas eues, des sentiments qu'il n'a pas éprouvés. Car, vivant, Gordon était un sale type, et qui de surcroît faisait un sale métier. C'est d'ailleurs à cause de cette activité pour le moins immorale que les choses vont se mettre à sacrément déraper pour Jean...

Exceptés Jean et Le frère de Gordon, les personnages sont volontairement stéréotypés, induisant cette impossibilité brechtienne de s'y identifier. Cela fonctionne pas mal globalement, dans une mise en scène (Emily Wilson) un peu tape à l'œil, mais efficace. La scénographie est bien pensée, comme quoi on peut faire simple et beau. Le principal bémol tient à la présence de deux scènes (La papeterie et le monologue de la femme de Gordon) qui plombent un peu une pièce par ailleurs rafraîchissante.

On sent de plus chez les comédiens une belle énergie et un réel plaisir à être là.

 

Bref, ce spectacle original et ambitieux nous interroge sur ce que nous sommes à l'heure où nous laissons des doubles numériques de nous-mêmes, des avatars, se superposer à notre identité.

 

Avec qui ? Votre boss qui passe sa vie avec l'oreille collée au portable. Prévenez-le, qu'une fois mort, il pourra se brosser pour que vous continuiez à répondre à ses appels.

 

Au Lucernaire, jusqu'au 9 Mai

 

MB

LE PROFESSEUR ROLLIN SE REBIFFE

LE PROFESSEUR ROLLIN SE REBIFFE

 

Fleurettiste habile de la langue française, épéiste insatiable des mots, Docteur és absurdie, le Professeur Rollin est un monument du one-man-show.

Maître dans la narration d'histoires sans queue ni tête, mais où la logique rollinienne est infaillible, sa drôlerie, sa gourmandise, son sens de la dérision se déploient dans toutes les directions possibles. A regarder l'animal scénique, on est ébahi comme devant ces champions du Rubik's Cube qui vous démontrent en deux-temps-trois-mouvements votre propre lourdeur d'esprit. Car le professeur Rollin est de la trempe des plus grands, et on se met parfois à songer au regretté Raymond Devos par la manière qu'il a de vous embarquer dans son délire.

Mais le professeur Rollin n'entend pas seulement divertir son public, il veut aussi lui donner du grain à moudre : s'il est pertinent quand il fustige la bien-pensance, il devient plus acide quand il parle de politique sociétale et migratoire. On sent alors une vraie inquiétude chez lui.

Pourtant, le fait de sonner ainsi le tocsin au milieu d'un spectacle comique procure un peu la sensation d'une descente de police au milieu d'une soirée : même légitime (tapage nocturne), cela gâche un peu la fête.

 

Bref, un grand artiste qui aborde aussi des sujets hautement polémiques. A chacun de juger.

 

Avec qui ? Qui vous voulez, sauf votre copine clandestine qui squatte chez vous depuis 3 semaines : elle pourrait penser qu'il y a derrière l'histoire de la biche qui repart illico (ou non) d'un terrain vague de Cologne, comme un message subliminal.

 

A l'Européen, en ce moment

 

MB

 

LA DISCRÈTE AMOUREUSE

LA DISCRETE AMOUREUSE de Félix Lope de Vega

 

avec Suzanne Aubert, Nassima Ben Chicou, Nicolas Lumbreras, Pablo Penamaria, Jean-Philippe Puymartin, Thomas Solivéres Françoise Thuries

 

Attrape-moi, si tu peux !

 

Contemporain de Cervantes, poète et dramaturge, Lope de Vega (à cheval entre le 16°et le 17°, le siècle d'or espagnol) inventa rien de moins que la comédie moderne. Cet auteur prolifique, dont la vie est un roman, écrivit des centaines de pièces, dont cette discreta enamorada.

Bon, la photo de départ est on ne peut plus classique : Fénissa, jeune fille cloitrée par une mère psycho-rigide est éprise en secret de son voisin : un beau et jeune gentilhomme dénommé Lucindo. Or, celui-ci est de son côté fort épris de Gérarda, demi-mondaine, qui le fait tourner en bourrique en faisait semblant d'aimer à son tour le très viril Pablo. L'action se noue quand le propre père de Lucindo, le Capitaine Bernardo, ambitionne d'épouser la douce Fénissa.

Plus que l'amour, la jalousie est le cœur même de ce qui fait agir les personnages, et c'est bien ce qui rend si particulier le théâtre de Lope de Vega : si les sentiments existent, ils sont le plus souvent à la remorque du désir, de la convoitise et de la rivalité. Seuls, peut-être, le valet de Lucindo qui n'agit pas pour lui-même, et surtout l'habile Fénissa - dont l'amour lui suggère les stratagèmes les plus hardis - semblent échapper à cette malédiction. C'est d'ailleurs amusant de voir que le valet est plus fin que le maître, et que la moins expérimentée de tous est celle qui mène le bal.

Des masques, des travestissements, des quiproquos, des rebondissements en chaine : on ne s'ennuie pas chez Vega, d'autant que cela n'est jamais gratuit, mais toujours au service de l'action. Le texte est par ailleurs somptueux, à la fois direct et spirituel.

Justine Heynemann signe-là une mise en scène toute en énergie dans un décor modulaire simple et beau, une réussite.

Une interprétation exemplaire chapeaute cette création jubilatoire (qui aurait peut-être gagné à être raccourcie d'un quart-d'heure).

 

Bref, jetez vos comprimés vitaminés à la poubelle et courrez voir cette Discrète amoureuse !

 

Avec qui ? Votre neveu de 15 ans, un peu trop naïf. Il apprendra qu'avec les filles, c'est jamais gagné.

 

Jusqu'au 12 avril, au Théâtre 13

 

MB

RUPTURE À DOMICILE

 

RUPTURE À DOMICILE de Tristan Petitgirard

 

avec Olivier Sitruk, Hélène Seuzaret, Benoit Solès

 

 

 

Je suis venu te dire... qu'il s'en va !

 

 

Eric Vence n'a pas un métier facile : il se fait payer par d'autres (hommes ou femmes) pour rompre à leur place. Pourtant Eric semble aimer ça. Pensant même être utile à la société, il accompli cette mission de désaccouplement avec zèle : charmant, précis, et ayant de la répartie si besoin. En un mot, impitoyable ! Or, cette fois, par le caprice du destin (ou d'un auteur de théâtre sadique : bon texte de Tristan Petitgirard), il se retrouve face à son ex. Ex qui l'avait quitté sans explications il y a des années de cela..

Mais comment faire dés lors pour annoncer à la jeune femme que l'homme qu'elle aime en ce moment (Hyppolite) l'a payé, lui, pour annoncer qu'il la quitte, sans se donner le mauvais rôle ? D'autant, et surtout, qu'Eric éprouve toujours quelque chose pour elle. Solution : ne rien dire, et être là pour la consoler quand elle finira par s'apercevoir qu'elle a été plaquée. Mais c'est sans compter sur Hyppolyte qui entre temps est revenu sur sa décision et sonne à présent à la porte comme un forcené...

Comédie bien menée où les rebondissements sont nombreux et inattendus, ce ménage à trois où chacun se montre tour à tour menteur et calculateur est une mécanique parfaitement huilée. Interprétée par des comédiens habitués aussi bien à la caméra qu'aux planches, cette pièce savamment rythmée par Tristan Petitgirard et Sara Ginac, vous entraîne dans un crescendo ubuesque et drolatique !

 

Bref, constamment amusant et jamais vulgaire, ce vaudeville moderne vaut le détour.

 

Avec qui ? Sûrement pas un ex qui pourrait s'imaginer des choses. Non, plutôt une bonne copine qui galère question mec. Ça ne lui donnera pas envie d'en adopter un au hasard.

 

A la Comédie Bastille, jusqu'au 01 Août

 

MB

ARGENT, DETTE ET MUSIC-HALL !

 

ARGENT, DETTE ET MUSIC-HALL ! de Stefano Amori, Nigel Hollidge, Armel Petitpas


Avec en alternance : Nigel Hollidge, Antonio Interlandi, Armel Petitpas et au piano Vincent Gaillard, Daniel Glet


Metteur en scène : Nigel Hollidge

 

 

L'argent n'a pas de prix...

 

Le Lucernaire est au Théâtre ce que le drugstore des années 80 était à la Consommation : un lieu de pèlerinage où l'on vient parfois sans raison, uniquement parce que c'est là que ça se passe ! Sorte d'endroit idéal avec librairie style bouquiniste des quais de seine, cinéma et restaurant-bar : une synthèse culturelle ! D'autant que les spectacles y sont généralement de belle tenue.

Un bon exemple avec Argent, Dette et Music-Hall...

Un pianiste et trois comédiens qui savent tout faire: jouer la comédie, chanter et danser... Un belle équipe qui au travers les aléas d'une troupe de Music-Hall nous fait sentir le pouvoir de l'argent sur nos vies. Sur un sujet aussi rebattu, ils parviennent à nous faire rire et à nous émouvoir. A nous surprendre aussi. Car c'est tout l'art de ce spectacle qui démarre doucement et d'une façon conventionnelle, de nous entrainer au fur et à mesure dans une grande complicité spirituelle et affective. Progressivement en effet, le cadre de la représentation s'efface et nous nous trouvons comme de plein pied avec ces artistes, à la fois sur scène personnages parfaits, et dans la vraie vie, mesquins et frustrés. Miroir impitoyable de la condition des artistes aussi, qui malgré leur talent et leur engagement ne parviennent que difficilement à joindre les deux bouts. Nous sommes donc à la fois dans le IN et le OFF, sur scène et en coulisses. Car si l'argent est le vice principal de la société, même ceux qui en dénoncent les méfaits subissent sa loi. Pas de complaisance donc, mais de l'humour et de la tendresse, et surtout pas mal de chansons qui traitent du Dieu Argent ! Les chorégraphies sont par ailleurs inventives, drôles et pertinentes. Excellent Medley final notamment.

Avec une mention particulière pour La Vache à Mille Francs, parodie de Jean Poiret de la chanson de Brel « La valse à Mille Temps ». (Formidable Vincent Gaillard, pianiste et chanteur !)

Très homogènes, les comédiens illuminent ce spectacle à la scénographie brillante.

 

En bref, on en a pour son argent !

 

Avec qui ? Votre tante blindée de Neuilly. Mis à part l'épisode où un riche se fait couper la tête, elle devrait beaucoup s'amuser.

 

Au Lucernaire, jusqu'au 3 Mai

 

MB

BRIGADE FINANCIERE

 

BRIGADE FINANCIERE de Hugues Leforestier

 

avec Nathalie Mann, Hugues Leforestier

 

 

Si je t'attrape, tu me mords !

 

Un grand patron dans les locaux miteux de la Brigade Financière, ce n'est pas très courant. Quand l'audition se transforme en garde à vue, encore moins. C'est qu'on les aime en France nos grands patrons ! Et qu'on y regarde à deux fois avant de leur faire de la peine ou de les déranger pour de simples irrégularités. C'est aussi, bien sûr, qu'ils savent se défendre, très bien se défendre. Mais d'un autre côté, il y a la loi. Et il y a des gens payés pour la faire respecter. Et il y a même parmi ces gens-là certains qui y croit : comme cette commissaire qui voudrait bien inscrire un de ces patrons-voyous à son tableau de chasse. Seulement voilà, l'animal ne se laisse pas capturer comme ça, il connaît la musique.

La lutte entre le bien et le mal, c'est rien de moins que l'enjeu de cet interrogatoire où chacun joue, sinon sa peau, du moins sa carrière ou sa liberté.

La pièce est bien rythmée, avec un crescendo habile et une économie de moyens tant en mise en scène (Anne Bourgeois) qu'en décors - qui ne nuit pas au propos. Mais si on assiste agréablement à la joute verbale, on demeure un peu extérieur. Une direction d'acteur plus musclée permettrait certainement de croire plus tôt à la situation. La faute sans doute aussi à un texte qui dit tout tout le temps, qui ne laisse pas assez de zones d'ombre dans la psychologie des personnages, et qui se place trop ou trop vite sur un plan idéologique (Gauche/Droite). Cela dit, l'interrogatoire comme moyen dramaturgique est très pertinent et permet ici d'introduire de la subjectivité et de l'émotion.

C'est horrible à dire, mais les moments les plus savoureux du spectacle sont souvent ceux où le grand patron nie l'évidence de sa culpabilité, ment comme un arracheur de dents et se sert des mots de la justice pour masquer ses propres injustices ! Avocat de sa propre cause, tout à la fois anguille et serpent à sonnette ! Le Diable a toujours le dernier mot !

Pourtant, on a le sentiment à la fin d'être passé un peu à côté de ce qui aurait dû être le vrai rapport de force entre un homme de pouvoir et une femme de droit, et même plus prosaïquement entre un homme et une femme.

D'autant que les deux comédiens ont une belle présence et sont capables d'aller loin.

 

En bref, c'est très bien fait, et abus de bien social, optimisation fiscale et rétro-commissions n'auront plus de secrets pour vous.

 

Avec qui ? Votre cousin luxembourgeois qui s'emmerde à Paris. Ça lui rappellera le bon vieux temps.

 

AU CINE 13 THEATRE

 

MB

MACBETH

 

MACBETH de William Shakespeare

 

avec La Troupe du Théâtre du Soleil

 

 

 

C'est le petit Macbeth qui monte, qui monte...

 

 

Ah, La Cartoucherie ! Le théâtre du Soleil ! Rien que d'accéder à ce lieu mythique du théâtre est en soi une récompense (surtout quand la navette ad hoc est engluée dans l'embouteillage du Parc Floral et que vous faites 2 kms à pied depuis le métro) !

Plus sérieusement, l'endroit vous saisit toujours avec la même force ! C'est le Saint des Saints ! L'Ultima Thulé de la Chose théâtrale ! 50 ans qu'Ariane Mnouchkine règne ici avec la grandeur et la simplicité de ceux qui n'ont plus rien à prouver !

Franchi le gigantesque hall d'accueil et de restauration entièrement décoré aux couleurs de William et de Macbeth, puis un second espace où l'on peut observer les comédiens se maquiller (un rituel, ici), vous vous installez enfin au mitan de la Sainte Chapelle du Théâtre ! Et c'est parti pour 4 heures de courses-poursuites élisabéthaines (avec entracte, mais quand même !)

On ne présente plus la tragédie de Macbeth. Enfin, en deux mots, on dira que c'est l'histoire d'un type qui se voit promu à la suite d'une grosse baston, et auquel de mauvaises langues prédisent bientôt le poste du patron. Bien qu'il y croit dur comme fer, il est toutefois d'un naturel plan-plan qui ne l'incite guère à l'action. Malheureusement, à la maison, c'est sa femme qui porte la culotte....

Attention, question scénographie, c'est unique ! D'autant que le plateau est grand comme un court de tennis et que les décors arrivent et repartent à toute vapeur ! Au moment du salut, vous comprendrez pourquoi. Réellement, c'est très beau, très pro aussi : on ne peut voir cela qu'ici à pareille échelle ! Sons, bruitages, lumières : idem. Tout est parfait. Costumes itou ! Une prouesse !

Mais une pièce ne se résume pas à cela : trop de mouvements plateau finissent par nuire à la bonne lecture de l'histoire. On se disperse, là où l'action se resserre. Si certaines scènes supportent le monumental, d'autres ont besoin d'intimité. La scène majeur dans laquelle Lady Macbeth insuffle à son homme, redevenu pusillanime, le courage homicide - est comme désamorcée par le décor grandiose de la roseraie.

Et nous en arrivons là à la fêlure majeure de ce spectacle : l'interprétation de Lady Macbeth (Nirupama Nityanandan). Car rater Lady Macbeth dans Macbeth, c'est comme rater le rôle du méchant dans un James Bond : un truc dont on ne se relève pas ! Déjà limite audible sur le plan vocal, souvent mal dirigée, elle n'exprime dans son jeu ni la puissance ni la sensualité trouble du personnage. (Il faut dire que le choix de ses tenues ne l'aide pas vraiment.)

Quand à Macbeth (Serge Nicolaï), s'il semble un peu plat durant la première partie, il est vraiment bon dans la seconde, avec un jeu qui fait bien ressortir le côté un peu tragicomique du personnage.

Le problème est qu'entre les deux comédiens, le courant ne passe pas : la folie du couple uni dans le crime, on la cherchera en vain !

Parmi les autres, tous parfaits, on distingue un Malcom (Duccio Bellugi-Vannuccini), très subtil.

Heureusement, le piège d'une mise en scène voyante et considérable semble avoir été néanmoins perçue, car Mnouchkine nous livre un final resserré à l'extrême, quasiment sur une tête (certes couronnée), très convaincant ! A noter également la scène du banquet où apparaît le spectre de Banquo : magnifique ! De même que l'idée de la transposition à une époque contemporaine fonctionne bien : bonne scène notamment où Macbeth découvre la seconde partie des prophéties des sorcières !

Sinon, la traduction (de Mnouckine) évite soigneusement les phrases que le public attend, c'est malin, mais c'est quand même moins fort que dans La traduction d'Yves Bonnefoy. Exemples : « Trompeur doit être le visage quand l'est le coeur » devient « un visage trompeur doit masquer un coeur trompeur » ou « Nous sommes encore jeunes dans le crime » devient « nous sommes encore jeunes dans l'action » !

En bref, il y a du très très bon et parfois de l'incompréhensible, mais il semblerait que Mnouchkine ait voulue monter un opéra, et il faut le comprendre comme cela. De toute façon, il faut y aller ! Car c'est comme aller voir la mer un jour de « grandes marées » : on en prend plein les yeux !

 

Avec qui ? Votre mec au chômage depuis 6 mois, qui vous reproche votre sale caractère quand vous ne supportez pas de le voir déambuler en peignoir à six heures de l'après midi au milieu du salon. Il verra qu'en matière de femme, il y a pire.

 

Jusqu'au 1 Mars à la Cartoucherie

 

MB

LE POULPE

 

LE POULPE de Julien Tauber

 

Un animal ni chair ni poisson.

 

Comme le professait la promo du film : Le Poulpe, pour l'attendrir, il faut taper dessus ! C'est sûr qu'il a la peau dure, l'animal ! Mais commençons par la genèse :

Le Poulpe est à l'origine une série de romans initiée par Jean-Bernard Pouy, dont il créa le premier et laissa à d'autres le soin d'en écrire plus de deux cents. Y sont racontées les aventures exotiques de Gabriel Lecouvreur, détective surnommé « Le Poulpe » en raison de ses longs bras. Ici, dans ce spectacle conté, sonorisé et musicalisé, c'est un épisode inédit des aventures du Poulpe qui est mis en espace et en lumière : le meurtre d'un type dans la halle aux poissons du marché de Rungis le conduira à l'Ile de la Réunion pour de multiples péripéties...

Autant vous prévenir : ce qui compte dans ce polar électro-acoustique interprété par Abbi Patrix accompagné de Phil Reptil (guitare, clavier) et de Vincent Mahey ( flute, clavier), ce n'est pas tant la vraisemblance que l'action et l'ambiance, le rythme plutôt que l'explication. Il faut parfois fermer les yeux – au théâtre, c'est rare – pour percevoir l'infini richesse de la partition acoustique (on se croirait physiquement à la Réunion !) : des enceintes ont été disposées partout autour du public, et on est comme immergé dans la partition à la fois musicale et sonore, dans un mix de bandes-sons capturées sur le vif et d'improvisation live. Attention, ça décape sévère ! C'est à la fois drôle et surprenant ! Burlesque et poétique ! Et on se laisse guider par la voix du narrateur qui sait se faire douce ou grave, conteur ou slameur.

 

Bref, on se contre-fout de ce qui arrive au Poulpe, de toute façon, il s'en sort toujours, et on part de là avec la caboche pleine d'impressions incroyables !

 

A noter qu'un after est toujours proposé après le spectacle (le temps de boire un verre, quand même) sous la forme d'un mini-concert.

 

Avec qui ? Evitez encore une fois votre oncle de Boulogne sourd comme un pot, et embarquez plutôt une petite qui a l'oreille fine.

 

Jusqu'au 28 février, à L'Etoile du Nord, Paris 18

 

MB

DES SOURIS ET DES HOMMES

 

DES SOURIS ET DES HOMMES de John Steinbeck

 

avec Philippe Ivancic, Jean-Philippe Evariste, Jean Hache, Jacques Bouanich, Emmanuel Dabbous, Henri Déus, Emmanuel Lemire, En alternance : Alyzée Costes, Agnès Ramy, Augustin Ruhabura, Bruno Henry, Hervé Jacobi, Pascal Ivancic

 

On n'achève pas que les chevaux...

 

On ne présente plus le roman de Steinbeck. Une histoire simple, brutale et poétique qui propulse l'épopée de George et Lennie au niveau d'un mythe.

Un petit rappel cependant : ça se passe aux States pendant la grande dépression des années 30. Deux journaliers, un petit malin et un grand costaud pas malin du tout arrivent dans un ranch pour y travailler à charger du grain. Le costaud, Lennie, est retardé mentalement, et bien qu'exempt de méchanceté, il est maladroit et peut devenir imprévisible s'il se sent menacé. Alors George doit veiller tout le temps sur lui. Leur rêve commun, c'est de se payer un bout de terre rien qu'à eux, là ou personne ne pourra leur donner des ordres, ni leur faire du mal. Mais dans le ranch où ils débarquent, il y a Curley, le fils du patron, un petit gars vindicatif, et surtout sa femme, une jolie fille qui s'ennuie et qui passe son temps à exciter les hommes.

Formidable œuvre sur ce qui réuni et oppose les êtres, critique sociale impitoyable, traitant à la fois du handicap et du racisme, on peut dire que l'adaptation pour les planches est une réussite en ce qu'elle convient parfaitement à la tragédie de Steinbeck. La mise en scène de Jean-Philippe Evariste et de Philippe Ivancic est un exemple de classicisme. Pas de fioritures, l'action et le texte : rien de mieux pour défendre l'énorme charge dramaturgique du roman !

On regrettera toutefois un décor un peu froid et manquant de « matière ». Difficile en effet de se croire dans un ranch californien tellement tout est propret. Ainsi qu'une création lumière quasi-inexistante (ou alors subliminale) transformant le parti pris du décor réaliste, mais stylisé, en un misérabilisme austère.

Côté comédiens, grande qualité d'interprétation, en particulier de Lennie (formidable Philippe Ivancic), de Candy (Jean Hache) et de Carlson (Jacques Bouanich). Une petite incompréhension toutefois pour Curley, dont l'interprète n'a ni l'âge, ni le physique du rôle. (La scène de la bagarre est franchement a oublier.)

En revanche, celle où se décide le sort du vieux chien de Candy est un des moments les plus forts que l'on puisse voir dans un théâtre !

 

Bref, malgré quelques faiblesses, ce spectacle archi-rodé touche sa cible. Et donne envie de lire ou de relire le roman.

 

Avec qui ? Votre ado de 15 ans, geek et boutonneux, pour qui ouvrir un livre revient à utiliser deux silex pour faire du feu.

 

MB

THE SERVANT

 

THE SERVANT de Robin Maugham

 

avec Maxime D'Aboville, Xavier Lafitte, Alexie Ribes, Adrien Melin, Roxane Bret

 

Mise en scène Thierry Harcourt


Le service est compris.

 

Tout d'abord roman, puis film culte de Joseph Losey sur une adaptation de Harold Pinter,  The Servant  est l'histoire d'une inversion des polarités entre un valet de chambre et son maître.

Pour ceux qui rateraient le début de la pièce : Tony, jeune aristocrate qu'aucune ambition n'habite, emménage dans une vaste maison londonienne et prend un major d'homme à son service du nom de Barrett. Ce dernier sait se montrer très vite indispensable au point de prendre un ascendant psychologique grandissant sur lui. Malgré les réticences de Sally, sa presque fiancée, et les mises en garde de Richard, son meilleur ami, la spirale infernale devient irréversible quand Barret le convainc de prendre à son service Vera, qu'il fait passer pour sa nièce...

L'adaptation de Laurent Sillan fonctionne comme un thriller psychologique. On voit tout de suite que quelque chose ne va pas : la situation est fausse, la parole enchaîne les personnages plus qu'elle ne les libère, et tout cela conduit à des zones d'ombre que nul ne veut ou ne peut nommer... Il n'y a pas de secours possible ici, et la résignation de l'aristocrate Tony, devenant le jouet  à l'insu de son plein gré  de son domestique Barret finit par casser tous les codes sociaux et moraux !

Cependant, si l'ambiguïté d'une dualité sociétale et sexuelle du type dominant/dominé est bien montrée dans cette pièce efficacement mise en scène par Thierry Harcourt, on regrette une direction d'acteur proposant des personnages un peu trop nets, tranchés, un parti pris presque explicatif en somme, quand le sujet exigerait plutôt de la suggestion et d'infinies nuances de gris. De même le thème de l'homosexualité, partie immergée de l'œuvre, semble presque absent ici, alors même que lui seul peut permettre de comprendre les motivations parfois obscures de Barret et le lâcher-prise de Tony.

Pourtant, malgré ce bémol, le charme vénéneux de l'histoire opère parfaitement. On est happé dès l'arrivée de Barret, le valet de chambre servile et orgueilleux, c'est à dire dès le début de la pièce !

Coté interprétation, il serait injuste de distinguer un comédien plutôt qu'un autre, tant ils sont parfaits de justesse et de rigueur, comme mus par la tension permanente d'un aimant invisible.

 

En bref, une pièce fascinante tant sur le fond que dans sa forme !

 

Avec qui ? Emmenez-y vos employés de maison, ils vont adorer !

 

Au Poche Montparnasse.

 

MB

LE SYSTÈME

 

LE SYSTEME de Antoine Rault


avec Lorant Deutsch, Stéphane Guillon, Eric Metayer, Urbain Cancelier, Marie Bunel, Sophie Barjac, Stéphanie Caillol, Philippine Bataille


En ce temps-là, les affaires étaient déjà les affaires.


Nous sommes en 1716. Louis XIV est mort depuis peu. A cause des guerres et d'une économie atone, la France est en faillite. Le Régent, Philippe d'Orléans, chargé de tenir la boutique jusqu'à ce que Louis XV soit en âge de savoir compter, cherche à relancer la machine.

Or, un joueur écossais du nom de John Law lui propose rien de moins que de convertir la monnaie jusque-là en espèces sonnantes et trébuchantes en billets de banque, c'est à dire en papier, puis la valeur des entreprises en actions. L'idée étant de mettre fin à la crise de la liquidité et de remédier au trop faible financement de l'activité des compagnies. Rien de moins que de passer à une économie moderne en somme !

Le thème de ce spectacle est la réussite de ce système, puis sa chute due à la spéculation.

On sent d'emblée l'auteur, Antoine Rault, très à l'aise avec son sujet, dont il expose la genèse dans le contexte particulier de la Régence et des intrigues du pouvoir. Dans une histoire comme celle-ci, les personnages sont tout, et il parvient à en restituer les facettes avec jubilation grâce à des dialogues qui font mouche. Certains parallèles avec la situation actuelle de notre gouvernance sont par ailleurs amusants.

Si Eric Métayer en collecteur de l'impôt royal fait le job plutôt bien, Lorànt Deutsch campe un petit génie de la finance plein de fougue, brillant, mais un peu linéaire, Stéphane Guillon en abbé Dubois, un consigliere ecclésiastique, fourbe et attachant, mais le comédien qui occupe la place centrale (sauf sur l'affiche, un oubli sans doute), c'est le merveilleux Urbain Cancelier qui habite un Régent génial de rouerie et de fantaisie.

Côté femmes, Sophie Barjac en Elisabeth-Charlotte de Bavière, mère du Régent, est la seule à imposer une présence suffisante, Marie Bunel ne semble pas très à l'aise en maîtresse du Régent, le rôle n'ayant que peu à défendre il est vrai, Stéphanie Caillol en épouse du génial Law manquant également de partition.

Si la direction d'acteur est impeccable comme toujours avec Didier Long, la scénographie pêche par une lourdeur répétitive qui nuit à la fluidité. Les panneaux sur rail devraient être interdits au théâtre ! (je plaisante). Par ailleurs, beaucoup d'efforts sont produits pour restituer l'ambiance de libertinage et de licence qui régnait au Palais Royal, mais sans convaincre tout à fait non plus.


En bref, de la belle ouvrage, avec un texte certes un peu bavard, mais instructif, le tout couronné par un bon Guillon et un superbe Cancelier !


Qui emmener ? Votre conseiller fiscal. Au moins, il pourra vous expliquer après coup si vous n'avez rien capté.


Théâtre Antoine jusqu'au 30 Mai


MB

ANGELO, TYRAN DE PADOUE

 

ANGELO, TYRAN DE PADOUE de Victor Hugo

 

avec Laura Clauzel, Nicolas Grandi, Viktoria Kozlova, Yuta Masuda, Raphaël Rivoire, Cédric Soubiron, Julien Varin

 

Angelo, tyran domestique.


Angelo Malipieri est le podestat de Padoue. Il est marié à Catarina, noble vénitienne, et a pour maîtresse une comédienne appelée La Tisbe. (prononcer Tisbé, merci.)

Dans la ville, personne n'aime Angelo, mais tous le craignent, comme lui-même craint les intrigues du Conseil des Dix de la puissante République de Venise.

Le problème est que les deux femmes du tyran sont toutes les deux amoureuses du même homme, Rodolfo, ancien seigneur devenu apatride. Or, ce dernier n'a séduit la Tisbe que dans le seul but de pouvoir accéder à Catarina avec qui il entretenait une liaison avant qu'elle ne soit forcée à épouser Angelo.

Nous avons donc : Angélo qui aime (à sa manière) La Tisbe qui aime Rodolfo qui aime Catarina qui aime Rodolfo.

Dans cette oeuvre, la supériorité morale des femmes sur les hommes est totale. Même Rodolfo se montrera incapable de discernement et de compassion quand la haine aura remplie son coeur.

Cette pièce place donc les femmes sur un plan bien plus élevé que celui de leurs homologues masculins dont elles sont tour à tour les jouets et les victimes. C'est un réquisitoire contre le pouvoir phallocratique, et les mots de Victor Hugo nous transpercent aujourd'hui comme hier avec la même précision.

La bonne idée de Julien Kosellek, adaptateur et metteur en scène, c'est d'avoir choisi l'irrespect total dans la forme et le respect le plus absolu sur le fond. Rythme de comédie musicale et traitement contemporain donnent au texte d'Hugo une vigueur époustouflante ! C'est Hugo revu par Shakespeare et tourné à Broadway ! Formidable entrecroisement du texte et des chansons, jazz et pop notamment !

La mise en scène semble avoir passé le superflu à la paille de fer ! Que les amoureux des passages secrets et des poisons à géométrie variable se rassurent, tout le décorum du romantisme à la sauce médiévale n'a pas été éliminé, quand même !

Interprété par une équipe de haut vol, avec une remarquable Laura Clauzel, chanteuse et comédienne, le spectacle emporte le public dans un souffle épique.


Standing ovation.


Avec qui ? Votre voisine de palier, joggeuse et féministe que vous cherchez à séduire. Un conseil : une fois chez elle, faites la vaisselle.

 

Jusqu'au 7 Février à L'Ètoile du Nord, dans le 18° (dépêchez-vous !)

 

MB

LA MAISON D'À CÔTÉ

 

LA MAISON D'À CÔTÈ de Sharr White

 

 

avec Caroline Silhol, Hervé Dubourjal, Léna Bréban, Stéphane Comby

 

J'ai la mémoire qui flanche...

En pleine démo sur les spécificités novatrices d'une molécule contre la dégénérescence des cellules du cerveau, Juliana, conférencière scientifique, a soudain une vision obsédante qui lui fait perdre tout ses moyens. Contrainte de s'arrêter, on lui découvre alors une pathologie similaire à celles dont elle expliquait avoir trouvé le traitement. A cette coïncidence malheureuse s'ajoute un drame familial survenu longtemps auparavant et qui semble être le cœur noir de tous ses dérangements.

Mélangeant fait divers et pathologie de la démence clinique, cette pièce semble brouiller les pistes, puis les frontières, entre réalité et hallucination.

C'est ainsi qu'on suit le parcours de Juliana dans les méandres de sa mémoire qui vacille, de son discernement qui l'abandonne, se cognant de plus en plus la tête telle une mouette tchékovienne contre la dure réalité de son destin. Dure réalité à peine tempérée par un environnement au luxe discret, mais où la taille des pièces des habitations semble entourer les personnages d'un froid sidéral.

Spectacle par ailleurs en tout point parfaitement tenu – la mise en scène de Philippe Adrien est un exemple de classicisme – et à la scénographie vraiment d'une grande beauté, cette pièce dont les dialogues sonnent juste peine cependant à convaincre. La faute sans doute à une histoire qui semble trop fabriquée et dont on cherche à comprendre la finalité. Autre motif de frustration, tout semble être dit de l'action, de ses causes et de ses conséquences, comme si l'auteur n'avait pas fait confiance au spectateur pour compléter les vides.

Le bon point toutefois est que malgré la noirceur de la situation dans laquelle les personnages s'engluent, la pièce ne sombre jamais dans le pathos.

Dans le rôle central, Caroline Silhol excelle avec un jeu tout en ruptures à la limite de la noyade. Hervé Dubourjal est parfait en mari affecté, même si son personnage paraît un peu linéaire. Quand à Léna Bréban, elle apporte cette note de fraîcheur qui allège un tantinet le spleen du propos.

 

Avec qui ? Une ex un peu collante. Ça la calmera pour le restant de la soirée.

 

Jusqu'au 4 avril au Petit Saint-Martin

 

MB


UNE CHANCE INESTIMABLE

 

UNE CHANCE INESTIMABLE de Fabrice Donnio

 

avec Guillaume Bouchède, Alain Bouzigues, Fabrice Donnio, Marie Montoya

 

Suicide, contre-mode d'emploi.

 

Les pièces se suivent au Théâtre des Béliers parisiens et la qualité demeure. Après l'excellent Cercle des illusionnistes, voici un spectacle de pure comédie qui ouvre brillamment la nouvelle année.

Le postulat de départ est le suivant : à l'instant de commettre l'irréparable, un désespéré se voit attribuer un moment de réflexion. Débarquent alors chez lui trois envoyés du ciel qui ont pour mission de le convaincre de ne pas mettre fin à ses jours. Or, ces intercesseurs sont eux-mêmes des suicidaires étant passés à l'acte, et cherchant à présent à gagner des points afin de se réincarner.

Bon, je vois déjà votre front plissé à la lecture de ces lignes, mais je ne vous ai pas encore dit l'essentiel : ces trois anges (ou démons) sont des personnages célèbres : Gérard de Nerval, Cléopâtre et Adolf Hitler en personne !

Certes, il y a toutes les raisons de fuir d'emblée, mais, et c'est là tout le talent de l'écriture de Fabrice Donnio lié à la mise en scène d'Arthur Jugnot et David Roussel, cela tient parfaitement la route ! Les personnages existent par delà leur caricature, ils ont une épaisseur, une humanité, ou dans le cas du Führer, une inhumanité criante ! Il faut voir le pauvre Kérian (eh oui !) se débattre avec ces trois calamités au milieu de son salon ! Tentant de comprendre l'incompréhensible, puis de résister à ces personnalités envahissantes aux égos sur-dimensionnés ! La sincérité du jeu des comédiens et la perfection des costumes aidant, on se surprend même à penser que si cela se trouve, ils étaient peut-être tout à fait comme ça, physiquement et mentalement !

La scénographie est par ailleurs un exemple d'efficacité, pleines de trouvailles, qui cache fort bien ses effets. Pas d'esbroufe gratuite, ici tout est au service de la situation et des personnages.

Mention spéciale pour Guillaume Bouchède qui croque un Gérard de Nerval tout en finesse et en fantaisie, et surtout surtout pour le comédien Alain Bouzigues (déjà épatant dans Ticket Gagnant) et qui nous donne cette fois un Hitler d'autant plus inquiétant qu'il sait se montrer séduisant et drôle ! Lubitsch, encore une fois, n'est pas loin.

 

Bref, une farce enlevée, mais jamais vulgaire d'où l'on sort en ayant mal à la mâchoire.

 

Avec votre cousine de Châtenay-Malabry qui vient de se faire plaquer, et qui se retrouve seule, au chômage et avec trois enfants. Cela sera peut-être la seule occasion de la voir rire en 2015.

 

Théâtre des Béliers parisiens.

 

MB

VOYAGES AVEC MA TANTE

 

VOYAGES AVEC MA TANTE de Graham Greene / Version scénique de Giles Havergal

 

Avec Claude Aufaure, Jean-Paul Bordes, Dominique Daguier, Pierre-Alain Leleu



To be or not to be alive.

 

La photo de départ est très simple : Henry Pulling - sorte de Bartleby à la sauce anglaise - est un vieux garçon qui a fait toute sa carrière dans la banque, et dont la seule activité se résume à regarder pousser ses dahlias. Aux obsèques de sa mère, celui-ci tombe sur tante Augusta, le mouton noir de la famille. Excentrique et volage, après lui avoir annoncé que la défunte était morte vierge, elle entraine le pauvre Henry dans un tourbillon d'aventures.

Multiples rebondissements qui les emmèneront jusqu'à Istanbul, puis second départ vers le Paraguay, terre de trafics et d'asile pour les criminels de guerre : c'est bien à travers les yeux de sa tante (sa mère ?) que Henry découvre – enfin – le monde.

« Voyages avec ma tante » est un avatar déjanté d' "Alice au pays des merveilles" avec Henry dans le rôle d'Alice et tante Augusta dans celui du lapin blanc toujours pressé. Car il y a ici urgence à vivre au mépris des lois, des conventions et de l'argent, et tans pis si le fantasme prend la place de la raison, la réalité est si déprimante !

Le coup de maître de l'adaptation scénique est d'avoir limité à quatre comédiens l'ensemble des rôles du roman, en l'occurrence ici quatre hommes pour interpréter plus de 20 personnages aussi bien féminins, masculins que du genre animal.

La mise en scène de Nicolas Briançon est une leçon d'économie de moyens au profit d'un résultat magique. C'est précis, enlevé et toujours so British ! Grande qualité également chez les comédiens qu'on croirait sorti d'un film de Lubitsch : Claude Aufaure qui campe la vieille dame indigne avec gourmandise, mais aussi Jean-Paul Bordes, comédien protéiforme fabuleux dans le rôle de la cousine pleurnicharde, Pierre-Alain Leleu exceptionnel en perroquet géant, et Dominique Daguier qui campe entre autres un Woodsworth (l'amant noir de tante Augusta) à tomber !

Difficile de trouver un point faible à ce spectacle où la littérature se marie avec les planches pour former un moment de plaisir intense.

 

N'y allez pas avec un surfeur, votre oncle de Boulogne sourd comme un pot, ou une fille un peu bêtasse afin de ne pas gâcher un moment rare de théâtre.

 

Jusqu'au 27 Juin à La Pépinière

 

MB

POUR COMBIEN TU M'AIMES ?

 

POUR COMBIEN TU M'AIMES ?

de Jean Franco et Guillaume Mélanie

 

Avec Maud Le Guénédal, Jean Franco, Marie-Aline Thomassin, Juliette Poissonier, Olivier Till, Guillaume Mélanie.

 

L'amour est une lutte des classes.

 

Le pitch tiendrait sur un ticket de métro : une executive woman célibataire qui consacre l'essentiel de sa vie a poursuivre le rêve industriel de son père reçoit chez elle un couple très BCBG dont elle convoite les usines. Voulant donner l'illusion d'une femme comblée par la vie, elle fait appel, comme elle en a pris l'habitude, à un service d'escort. Mais le mari professionnel s'étant décommandé au dernier moment, elle se retrouve contrainte de le remplacer par un des ouvriers qui refont son appart.

Même basique l'histoire n'est pas mal troussée et suit une ligne assez claire : l'amour triomphera-t-il des préjugés sociaux ? L'autre bon côté des choses est que tout cela ne se prend pas au sérieux et que l'ensemble reste fluide et jamais ennuyeux.

Pourtant, on regrette que bien souvent les auteurs (et la mise en scène) aient préféré grossir le trait plutôt que de faire confiance au comique des situations et à l'originalité des personnages. Certaines scènes en particulier tournent à vide et cherchent à provoquer le rire un peu gras du public. Comédie parfois poussive, cette pièce manque paradoxalement de la folie qui permet tout. Rien à reprocher aux comédiens : ils font ce qu'ils peuvent (parfois trop) avec un texte pas toujours pertinent. Cependant, le couple bourgeois tire son épingle du jeu par une caricature très second degré et l'interprétation amusante de Juliette Poissonnier et d'Olivier Till.

Dommage. Il y avait certainement mieux à faire avec cette histoire rigolote, et dont les personnages finissent par devenir attachants.

 

En résumé : si la recette est suivie à la lettre, la sauce manque d'épices.

 

Emmenez-y votre cousin de Maubeuge. Ça vous évitera (peut-être) une soirée à Saint-Michel ou une séance de lèche-vitrine à Pigalle.

 

Jusqu'au 30 Mai 2015 au Palais des Glaces

 

MB

LE CERCLE DES ILLUSIONNISTES

 

LE CERCLE DES ILLUSIONNISTES d'Alexis Michalik

 

avec Jeanne Arènes, Maud Baecker, Michel Deville, Arnaud Dupont, Vincent Joncquez, Mathieu Métral

 

Ça a commencé comme ça....

 

Pièce à tiroirs où chaque scènette constitue la poupée russe de l'autre. Spectacle s'enroulant sur lui-même comme la structure d'une molécule d'A.D.N. Histoire fonctionnant sur deux espaces temps style Retour vers le Futur, tout ça à cent à l'heure avec changement de décors et de costumes express : il n'en fallait pas moins pour raconter la vie et l'œuvre de Jean-Eugène Robert Houdin (ne pas confondre avec l'américain Houdini qui lui emprunta son nom) et qui fut le plus grand des plus grands illusionnistes du 19eme siècle, et celle de Georges Méliès, inventeur de la fiction cinématographique.

C'est donc toute la vie de Robert Houdin qui défile sous nos yeux depuis sa passion de l'horlogerie et des automates jusqu'à l'ouverture de son théâtre de l'illusion dans le Paris d'Eugène Sue, et sa maîtrise de l'électricité appliquée au rêve ...ainsi que celle de Georges Méliès, qui nous conduit des chaussures de luxe paternelles à son amour de la magie, puis à la découverte du cinéma et à l'invention des trucages.

Mais tout cela serait trop simple pour l'écrivain et metteur en scène Alexis Michalik, qui entrecroise trois récits - deux historiques et un autre actuel - avec une élégance, une légèreté et un brio inégalé. Ce qui passionne en effet cet auteur à l'imagination rare, ce sont les passerelles qui mènent d'un monde à l'autre : il n'y a pas ici de frontières étanches entre la magie et le réel.

L'histoire parallèle où une jolie demoiselle dénommée Avril parvient à faire tomber amoureuse d'elle un gentil garçon nommé Décembre qui se révèle être le père de l'enfant qu'elle porte, bien que celui-ci n'ait jamais rencontrée cette fille auparavant, montre bien un génie escamoteur digne des deux grands maîtres de l'illusion.

Recherche de filiation, relation entre science et manipulation, autant de thèmes sous-jacents à ce spectacle toujours pertinent et joyeux.

Malgré une scène un peu longuette en roulotte (là où Houdin trouva la Voie) la pièce bat un rythme d'enfer du début à la fin, et finit par rassembler tous les fils en un seul lieu avec une maestria bluffante. Une réussite.

Bref, l'enfant qui sommeille en nous en prend plein les yeux.

 

Avec qui ? Son amoureux. Devrait être proposé en pack avec visite des catacombes, diner où on mange dans le noir, et premier baiser sous la Tour Eiffel à l'instant où celle-ci s'illumine...

 

Jusqu'au 4 janvier aux Béliers parisiens

 

MB

TICKET GAGNANT

 

 TICKET GAGNANT de Casanova-Tomasini

 

avec Alain Bouzigues, Valérie Decobert, Sylvie Malys, Isabelle Ferron

 

Dis-moi combien tu as gagné, je te dirai qui je suis !

 

Qui n'a jamais rêvé de décrocher le gros lot du loto ? Tellement d'argent que tout d'un coup l'impossible devient possible ? C'est ce qui arrive à Gilou, bon gars, piqué de philosophie et de culture générale, mais fatigué dés qu'il s'agit de remuer le petit doigt. D'ailleurs, sa femme - qui tient un salon de coiffure - en a tellement assez de lui qu'elle a débuté une liaison avec un autre. Et même la propre soeur de celle-ci la pousse à franchir le pas et à dire au pauvre Gilou que tout est fini. Mais sur le point de tout déballer à ce dernier, elle est stoppé net dans son élan par l'annonce de la fortune tombée du ciel. Elle trouve aussitôt que son Gilou est un type épatant et qu'elle l'avait bien mal jugé. Surtout que c'est lui qui a coché la grille du loto, comme chaque semaine depuis des années, les mêmes numéros : ses numéros ! Le problème est que cette fois-ci, débordée, elle avait chargé sa sœur de valider le bulletin à sa place. Sœur délurée et fantasque toujours en possession du reçu et qui, depuis le tirage, demeure parfaitement injoignable ! On assiste alors à une course effrénée au ticket gagnant où vient se greffer la tenancière du bureau de tabac local, une calamité qui cache bien son jeu sous des dehors de Castafiore...

Malgré un monologue d'introduction un peu poussif, la pièce mise en scène par David Brécourt prend vite son élan et entraîne la salle dans une ronde endiablée où chaque personnage montre son âme. Tout va très vite dans cette comédie acide, jusqu'aux éléments du décor qui changent d'affectation astucieusement.

Alain Bouzigues est parfait dans le rôle du pauvre type qui encaisse des chauds et froids permanents, et Isabelle Ferron, en taulière sournoise de Bar-Tabac-Loto, propulse la pièce vers des sommets d'hilarité ! Plus de réserve en revanche sur les deux autres comédiennes qui, si elles font le job, sont desservies par des costumes approximatifs qui ne collent pas parfaitement à leur personnage.

 

Bref, ça roule et ça fond dans la bouche comme un chamalow !

 

Vous pouvez y aller avec qui vous voulez, même un looser.

 

Jusqu'au 28 décembre au Théâtre du Gymnase

 

MB

CHAMBRE FROIDE

 

CHAMBRE FROIDE de Michele Lowe

 

avec Pascale Arbillot, Anne Charrieret Valérie Karsenti

 

La vengeance est un plat qui se mange froid.

 

Le problème, en Amérique, c'est que tout est plus grand : les baraques comme les congélateurs.

Trois hommes éméchés, trois bons copains, se retrouvent ainsi enfermés dans la nouvelle chambre froide de la maison de Nicky. Ils ont beau appeler, personne ne vient leur ouvrir. Ce qui n'aurait pu être qu'une simple péripétie se transforme alors, au fur et à mesure que le temps s'écoule, en une tragédie domestique. Car leurs épouses ont parfaitement entendu les coups et les cris depuis la cuisine où elles se trouvent. Si pour Nicky la messe est dite, il n'en va pas de même pour Molly et Debra. Pourtant, à bien creuser le fond des choses, ces deux femmes modèles ne manquent pas non plus de raisons pour les laisser là... Car c'est tout l'envers du rêve américain chez les WASP de la middle class que l'on voit soudain s'étaler devant nos yeux, toute la frustration contenue dans l'apparence si parfaite de ces femmes dont « le coeur éclate comme des grenades d'amertume », comme l'écrivait Garcia Lorca. Il n'y a en effet pas plus de liberté pour ces desperates housewifes que pour les filles à marier de Bernarda Alba : enfermement là-bas, aliènation ici. Mais si elles ont toutes les raisons d'en vouloir à ces types coincés dans le frigo : (dette, adultère, infantilisation...), plus profondément, il s'agit surtout pour elles de rester en vie, de sauver leur peau face au naufrage de leurs existence.

Constamment drôle, bien rythmée, cette pièce mise en scène par Sally Micaleff est efficace et parfaitement interprétée par trois comédiennes toujours justes. Et c'est aussi toujours avec plaisir que l'on voit Valérie Karsenti dans un rôle moins popote (mais jubilatoire) que dans Scènes de ménages. Un seul regret toutefois : les maris se comportent au début comme de tels monstres (on les entend hurler et ils balancent des objets dans la cuisine.) qu'on doit se pincer un peu pour croire que trois femmes aussi sublimes puissent vivre avec eux.

 

En résumé, c'est trash, plutôt bien vu et drôle.

Pour les hommes : emmenez plutôt votre meilleure copine que votre femme.

 

Jusqu'à fin décembre à La Pépinière

 

Martial Bléger